Fidèle à son habitude, Justin Trudeau a monté, mardi matin, les escaliers quatre à quatre vers la réunion du Conseil des ministres, d’un pas décidé, entouré de ses gardes du corps.

Mais cette fois-ci, il n’avait pas le pas léger.

Il n’affichait aucun sourire.

Il n’avait pas envie de badiner avec les journalistes qui l’attendaient, comme s’il n’y avait pas que le poids de l’avenir du programme des avions de chasse qui pesait sur sa conscience.

Son éthique, sa crédibilité, sa marque de commerce étaient remises en question.

Le financement politique et le marchandage d’accès

Le coup est venu par le biais de la une du Globe and Mail. La manchette était sans équivoque : « Trudeau participe à une soirée de financement où des milliardaires chinois paient pour l’accès ».

La nouvelle allait être reprise partout.

Cette fois-ci, le premier ministre ne pourrait plus se dissocier de cette nouvelle méthode de financement, où le Parti libéral du Canada marchande l’accès à ses plus influents décideurs.

Cette fois-ci, Justin Trudeau était montré du doigt pour avoir participé à une soirée à 1500 $ le couvert chez un milliardaire chinois. Mais avant ça, il y a eu la soirée de sa ministre de la Justice, et les autres impliquant son ministre des Finances.

Justin Trudeau et ses ministres ont beau marteler que ces soirées, à l’abri des regards, respectent le cadre strict des lois et du code d’éthique des parlementaires, il semble oublier avoir lui-même placé la barre bien plus haut lorsqu’il a pris le pouvoir.

Dans sa politique sur le gouvernement ouvert et responsable, n’a-t-il pas indiqué qu’il ne suffit pas « d’adopter les règles adéquates » ou encore d'observer « les exigences techniques de ces règles »?

Surtout, c’est lui qui a imposé à son équipe de se placer au-delà de tout soupçon, surtout au chapitre du financement politique.

Il ne doit y avoir aucun accès préférentiel au gouvernement, ou apparence d’accès préférentiel, accordé à des particuliers ou à des organismes en raison des contributions financières qu’ils auraient versées aux politiciens ou aux partis politiques - Politique sur le gouvernement ouvert et responsable

Comment est-ce qu’une soirée quasi privée à l’abri des regards, où les participants ont chèrement payé pour y être, ne représente pas justement une apparence d’accès préférentiel? Poser la question c’est y répondre.

Pour le bien du pays…

Il n’est pas surprenant que les partis d’opposition s’indignent d’une telle pratique.

Alors que la chef de l’opposition officielle faisait remarquer que de voir le premier ministre s’entretenir ainsi avec des millionnaires ne passait pas le test éthique le plus élémentaire, le NPD plaidait que « l'ensemble du cabinet libéral est achetable, y compris le premier ministre ».

Dans un cas comme dans l’autre, le premier ministre a invoqué les intérêts supérieurs du pays. Surtout, dit-il, « après 10 ans de croissance économique timide ».

Voilà pourquoi nous nous sommes engagés auprès du reste de la planète pour attirer des investissements… Le Canada est le bon endroit où investir.

Justin Trudeau, premier ministre du Canada

Nul ne reprochera au premier ministre de promouvoir le Canada et son économie, que ce soit auprès des décideurs de la planète à Davos en Suisse, ou auprès des géants de l’économie chinoise.

Mais pourquoi faut-il que certains se contentent d’une des 83 consultations publiques que mène le gouvernement, alors que d’autres ont droit à un tête-à-tête moyennant 500 $ ou 1500 $?

Le problème, bien sûr, c’est qu’à partir du moment où le Parti libéral du Canada demande à des millionnaires et à des gens d’influence de payer le privilège de la compagnie du premier ministre ou des ministres les plus influents de son gouvernement, l’impression demeure que les intérêts de la nation coïncident étrangement avec ceux du Parti libéral.

Des rencontres gratuites aux rencontres payantes

Dans la foulée de cette tempête, le Parti libéral semble espérer que l’image et la popularité de Justin Trudeau permettront de dissiper le malaise qui entoure ce marchandage d’accès.

Et que d’efforts déployés pour rappeler que le premier ministre va à la rencontre des Canadiens.

On martèle qu’il a assisté à une « réception gratuite à Saguenay avec plus de 1000 personnes cet été », ou encore on fait valoir que « M. Trudeau a rencontré des dizaines de milliers de Canadiens lorsqu'il est devenu le tout premier premier ministre à participer à des défilés de la fierté à Montréal, Vancouver et Toronto ».

Or, ces gestes d’engagement citoyen n’ont rien à voir avec les soirées exclusives que vend son parti.

Dans un cas, Justin Trudeau va gratuitement à la rencontre des électeurs du pays quelques secondes à la fois, dans l’autre, il passe une soirée en compagnie de décideurs qui ont chèrement payé leur privilège.

Dans un cas, il agit en tant que premier ministre de tous les Canadiens, dans l’autre, il fait payer l’accès au membre le plus influent du Parti libéral.

Dans un cas, il incarne un vent de fraîcheur, dans l’autre, il se prête aux vieilles pratiques de financement politiques qui alimentent le cynisme des électeurs.

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