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La fonction de gouverneur général : d'un aristocrate à une astronaute

Qu'une astronaute de la NASA élise domicile à Rideau Hall est certes inusité. Toutefois, les personnes qui se sont succédé dans ces murs, à la fois résidence officielle et lieu de travail des gouverneurs généraux depuis1867, ont toutes des parcours singuliers.Tour d'horizon.

Un texte d'Anne Marie Lecomte

Le premier Canadien à hériter du poste de gouverneur général du Canada fut Vincent Massey, en 1952.

Auparavant, cette fonction incombait à la noblesse britannique. Ainsi, pendant 85 ans, elle a été confiée à six comtes, quatre lords, trois vicomtes, deux marquis et deux ducs.

La première femme à ce titre fut Jeanne Sauvé, en 1984. Lui a succédé Ray Hnatyshyn, premier Canadien d'origine ukrainienne à remplir ce rôle. Son successeur, Roméo LeBlanc, était le premier Acadien. Puis en 1999, Adrienne Clarkson, née à Hong Kong, fut la première gouverneure non blanche. Quant à Michaëlle Jean, elle avait fui Haïti avec sa famille pour s'établir en sol canadien.

Autant de primeurs pour autant de personnalités différentes.

N'empêche, la nouvelle locataire de Rideau Hall – villa érigée en 1838 – est dotée d'un parcours unique. À l'annonce de sa nomination jeudi, aux côtés du premier ministre Justin Trudeau, Julie Payette a souligné que cet honneur rejaillissait sur sa famille, ses amis et ses collègues au pays, ailleurs sur la planète et même « à l'extérieur de la planète ». Qui, sinon une astronaute, peut faire pareille affirmation?

Lors d'une des innombrables entrevues passées pour devenir, parmi 5330 candidats, l'un des quatre nouveaux astronautes de l'Agence spatiale canadienne, en 1992, Julie Payette avait expliqué qu'à son avis, travailler en équipe équivalait en quelque sorte à chanter dans une chorale. C'est ce qu'elle avait raconté par la suite à Sophie André Blondin d'Aujourd'hui la science, sur les ondes de Radio-Canada : « La voix d'un choriste ne doit pas percer, par rapport aux autres. Elle doit se marier aux autres. La cohésion, cette synergie de groupe, doit s'effectuer constamment. »

Julie Payette en a vu d'autres, dit Roberta Bondar

Cet esprit d'équipe lui servira à titre de 29e gouverneur général, selon Roberta Bondar, qui fut la première femme astronaute au Canada et qui s'était envolée le 22 janvier 1992 à bord de la navette Discovery.

Apprenant que certains critiques reprochent à Julie Payette son manque d'expérience en matière constitutionnelle, Mme Bondar n'a pas caché pas son amusement. En entrevue à CBC, elle a affirmé ceci : « Julie Payette est allée à la Station spatiale internationale et elle a effectué deux missions à bord de la navette spatiale, le tout sous les yeux du monde entier par le truchement de la télévision; je ne pense pas qu'elle aura des problèmes [à titre de gouverneure générale] ».

De plus, fait valoir Roberta Bondar, les gouverneurs généraux « ne sont pas seuls. Ils ont des conseillers. »

Mission : rester au-dessus de la mêlée

Essentiellement symbolique, le rôle du gouverneur général consiste à représenter Sa Majesté la reine Élisabeth II, qui est la souveraine et le chef d’État du Canada. Cette position particulière requiert « d'être au-dessus de la mêlée politique » , explique Benoît Pelletier, professeur à l'Université d'Ottawa et expert en droit constitutionnel.

« Les fonctions de la reine, comme celle du gouverneur général, comme celles des lieutenants-gouverneurs, sont essentiellement symboliques [...] mais pas exclusivement symboliques », dit M. Pelletier, qui ajoute qu'il peut y avoir des cas qui mettent en cause la légitimité du premier ministre ou du gouvernement en place. Dans ces cas, « le gouverneur général ou les lieutenants-gouverneurs ont de véritables décisions à prendre, doivent accepter de dissoudre le Parlement ou de nommer quelqu'un d'autre à titre de premier ministre de la province ou du pays », dit-il.

Fin 2008, la gouverneure générale Michaëlle Jean avait évité le renversement du gouvernement de Stephen Harper en lui permettant de proroger le Parlement. En autorisant le premier ministre Harper à suspendre les travaux durant plusieurs semaines, la gouverneure générale lui avait permis de gagner suffisamment de temps pour consolider ses assises en Chambre.

Journaliste pour le magazine Macleans, Paul Wells a affirmé jeudi sur les ondes d'ICI PREMIÈRE qu'en près d'un quart de siècle à couvrir la politique canadienne, il n'avait jamais assisté à pareille situation. Ces crises, dit-il, sont rares.

Une scientifique « enthousiaste et allumée »

Scientifique en chef du Québec, Rémi Quirion connaît bien Julie Payette, qu'il décrit comme un être « enthousiaste et allumé ».

Rémi Quirion a passé une partie de sa vie à l’Université McGill, où il a été vice‐doyen aux sciences de la vie et aux initiatives stratégiques de la Faculté de médecine. Il y avait eu comme « premier patron » celui qui est devenu le 28e gouverneur général du Canada, David Johnston. Ce dernier avait à coeur que les chercheurs canadiens fassent valoir leurs mérites sur la scène internationale, dit M. Quirion.

« On n'ose pas nous, comme Canadiens, soumettre des candidatures à de grands prix, Nobel et autres, explique Rémi Quirion et [David Johnston] a mis sur pied des groupes de travail, des comités qui incluaient des gens du gouvernement, mais aussi des universitaires. »

Rémi Quirion pense qu'à l'instar de son prédécesseur, Julie Payette saura faire avancer les causes qui lui importent.

« Ce sont de petits pas très importants à faire et je pense que Julie [Payette], telle que je la connais, va s'investir énormément pour s'assurer que la société de demain soit une société du savoir », affirme M. Quirion. Promouvoir la littératie numérique pour tous, jeunes et moins jeunes, sera pour elle une priorité, ajoute en substance le scientifique.

Un chef d'État cérémonial

En conférence de presse, jeudi, Julie Payette a fait étalage de ses aptitudes diplomatiques lorsqu'on lui a demandé si la fonction de gouverneur général n'était pas un peu vétuste dans le système démocratique canadien.

« Je ne pense pas que c'est approprié pour moi de répondre à cette question-là », a-t-elle dit, se contentant de promettre de faire « de [son] mieux dans le cadre qui nous est offert présentement ».

L'idée de renouveler le rôle du gouverneur général est une préoccupation centrale pour Pierre Vincent, directeur associé et cofondateur de Citoyens pour une république canadienne. Cet organisme pancanadien promeut l'idée de remplacer notre monarchie constitutionnelle par une république démocratique.

M. Vincent voit d'un bon oeil l'arrivée de Julie Payette à Rideau Hall. « C'est une bonne nouvelle, d’avoir des personnes de haut calibre qui deviennent gouverneurs généraux, dit-il. On n’a pas de problème avec ça. »

Cela dit, M. Vincent aspire au jour où « une déclaration » fera du gouverneur général du Canada « le chef d’État officiel du pays », plutôt qu'un chef d'État « cérémonial ».

« Le chef d’État actuellement est nommé par le chef du gouvernement, explique-t-il. C’est une lacune sérieuse dans un processus démocratique, dans un pays moderne et souverain. »

Pour illustrer que ces préoccupations ne sont pas récentes, M. Vincent rappelle qu'en 2005, le Comité permanent des opérations gouvernementales et des prévisions budgétaires avait recommandé que « le Parlement du Canada prenne les dispositions nécessaires pour initier un examen et un débat sur le mandat, le rôle constitutionnel, les responsabilités et l’évolution du Bureau du Gouverneur général du Canada (le chef de l’État), permettant d’inclure tous les Canadiens ».

Le Canada, tel que vu par Julie Payette

Julie Payette – scientifique polyglotte, ingénieure en informatique, pilote, musicienne et mère de famille – sera officiellement gouverneure générale cet automne. Lors d'une cérémonie d'installation, elle prononcera le discours fondateur de son mandat.

L'annonce de sa nomination ne laisse pas indifférent : 10 000 réactions ont été publiées par des internautes sur la page Facebook de ici.Radio-Canada.ca jeudi.

« Contrairement à Michaëlle Jean, elle aura les deux pieds sur terre », a raillé l'un d'eux.

« Elle n'est pas encore en poste et déjà [elle] a été plus loin que les autres », a fait remarquer un autre.

Forte d'avoir passé 611 heures de vol dans l'espace, celle qui se dit au service de tous les Canadiens a vu son pays à la hauteur des étoiles et l'a décrit ainsi, jeudi : « Le fait est qu'on ne voit pas de frontières à partir de l'espace, mais plutôt 1001 détails, de petites et de grandes différences en termes de langages et de culture qui font du Canada un pays si riche. »

De l'avis de Rémi Quirion, Julie Payette soulignera à sa manière, dans le cadre de ses fonctions de gouverneure générale, l'importance de la place des femmes en sciences et en recherche : « Elle nous montre que tout est possible », dit-il.

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