Retour

La réforme électorale, une promesse brisée, un idéal sacrifié

« La modification du système électoral ne fera pas partie de votre mandat. » En 12 mots, Justin Trudeau a abandonné un des idéaux au coeur de sa campagne électorale. Les prétextes invoqués pour justifier sa décision risquent de donner raison à ses détracteurs. La politique autrement semble plus utile pour se faire élire que pour gouverner.

Une analyse d’Emmanuelle Latraverse

La scène aura duré à peine une minute. Les Communes étaient animées par l’écho des conversations des députés, les rires des uns, la camaraderie des autres. C’était tout juste avant la période des questions.

En plein coeur de cette animation, Justin Trudeau semblait ailleurs. Assis bien droit, solennel, comme perdu dans ses pensées, il a balayé du regard ce sanctuaire de la démocratie qu’est la Chambre des communes.

Prenait-il la mesure de ce qu’il venait de sacrifier?

Avait-il une pensée pour sa jeune ministre des Institutions démocratiques, Karina Gould, qu’il venait d’envoyer à l’abattoir en lui imposant d’annoncer la mise au rancart de SA promesse phare?

Puis, le moment s’est dissipé. Le premier ministre a échangé des plaisanteries avec ses pairs, la vie politique partisane a repris son cours.

Pourtant, le temps s’est bel et bien arrêté au parlement mercredi midi. Justin Trudeau a donné raison à ses détracteurs en renonçant à faire la politique autrement.

Quel consensus? Quel leadership?

Faut-il le rappeler : la promesse de doter le Canada d’un nouveau mode de scrutin plus équitable, plus juste, plus représentatif était au coeur de l’offre politique de Justin Trudeau.

Dans combien de discours, d’entrevues, a-t-il répété que 2015 était la dernière élection avec un mode de scrutin uninominal à un tour? Combien de fois a-t-il promis que les Canadiens voteraient sous un nouveau régime en 2019?

C’était une promesse phare, non seulement parce qu’elle laissait entrevoir une modernisation de la démocratie canadienne, mais surtout parce que Justin Trudeau en a fait un symbole. À elle seule, elle incarnait l’idéal qu’il faisait miroiter aux électeurs, celui de gouverner en plaçant systématiquement les intérêts supérieurs de la démocratie avant les intérêts partisans.

Entre les délais, les ratés dans la mise sur pied du comité parlementaire spécial, l’attitude souvent méprisante de la ministre Maryam Monsef devant le travail de ses collègues, la liste des ratés et des cafouillages dans ce dossier est bien longue. Il était devenu presque prévisible que les libéraux allaient se trouver une raison pour reculer.

Aujourd'hui, nous assistons à une trahison. Le premier ministre devient officiellement le fossoyeur de l'espoir d'un renouveau démocratique.

Alexandre Boulerice, porte-parole adjoint du NPD en matière de réforme démocratique

Or, loin d’assumer la responsabilité pour cet échec, le gouvernement libéral a essentiellement choisi de blâmer les Canadiens et leur absence de consensus. Le premier ministre a laissé la plus jeune ministre de son cabinet en porter l’odieux et affronter seule la presse.

J’ai profondément honte que notre premier ministre féministe ait sacrifié deux jeunes femmes ministres autour d’une promesse électorale phare, qu’il les a ainsi laissées se démener toutes seules.

Elizabeth May, chef du Parti vert

« M. Trudeau a fait preuve de leadership », a osé affirmer le nouveau ministre économique du Québec, François-Philippe Champagne, en plaidant qu’il est bien plus important de resserrer les règles de financement des partis politiques, comme si son propre chef n’était pas lui-même montré du doigt pour ses soirées en compagnie de millionnaires chinois.

Or, en politique, le leadership n’est-il pas justement l’art de forger des compromis improbables afin d’offrir des solutions aux problèmes complexes de notre temps?

Après tout, si la classe politique a trouvé le moyen d’établir un consensus sur une question aussi existentielle, spirituelle et délicate que l’aide médicale à mourir, est-il impensable de croire qu’un consensus autour d’un enjeu aussi tangible et pratique que le mode de scrutin était impossible?

Il aurait fallu du temps, du tact, des compromis. Il aurait fallu investir du capital politique. Quinze mois après avoir été élu, fort de sa majorité, Justin Trudeau a envoyé le signal que le jeu n’en valait pas la chandelle.

Le facteur Trump et la stabilité

Sans surprise, Justin Trudeau a invoqué les intérêts supérieurs du pays pour justifier son recul.

Ce n'est pas pour pouvoir cocher une case dans une plateforme électorale que je vais faire quelque chose qui n'est pas bon pour les Canadiens.

Justin Trudeau, premier ministre du Canada

Il serait irresponsable, a-t-il plaidé, d’aller de l’avant avec une réforme qui mettrait en péril la stabilité du Canada, alors que son gouvernement doit se concentrer sur l’enjeu prioritaire d’assurer une croissance économique pour le bien de la classe moyenne.

Et qu’en était-il de la stabilité du pays lorsqu’il s’agissait de marteler sa promesse pour convaincre les Canadiens de lui accorder leur confiance?

Or, voilà, depuis un certain 20 janvier, depuis les manchettes et l’inquiétude qui émanent de Washington, la stabilité est devenue un nouveau mantra. C’est ainsi que le gouvernement a annoncé aujourd’hui qu’au lieu de respecter sa promesse, il semble plus important de protéger les partis politiques canadiens contre d’éventuelles cyberattaques. (Lire ici : protéger le Canada du piratage qui a tant nui au Parti démocrate dans la course présidentielle.)

Et pour défendre son refus de permettre un éventuel référendum sur la réforme du mode de scrutin, Justin Trudeau a invoqué le risque de division, pire : la menace d’une « montée des voix extrémistes » à la Chambre des communes.

Comme si subtilement, le premier ministre et ses stratèges espéraient qu’en capitalisant sur l’incertitude qui plane à l’ère Trump, la pilule serait plus facile à avaler. N’est-ce pas là justement le genre de tactique qu’il aurait dénoncé lorsqu’il était dans l’opposition?

Plus d'articles

Vidéo du jour


Les glucides mettent-ils notre santé en jeu?





Rabais de la semaine