Les attentes étaient sans doute plutôt modestes, mais il reste que le chef libéral Justin Trudeau connaît un début de campagne fort honorable pour un jeune chef qui en est à sa toute première.

Une analyse de Michel C. Auger

Il reste beaucoup de temps avant les élections du 19 octobre, mais on peut déjà dire que M. Trudeau a su tenir son bout au premier débat des chefs, que les foules sont respectables à ses événements de campagne et qu'il n'a pas vraiment commis de grosse erreur.

Surtout, il est le chef qui semble le plus à l'aise et le plus heureux d'être en campagne électorale. Aux États-Unis, on dirait qu'il est un « happy warrior », un politicien qui se révèle vraiment quand il est en contact avec des électeurs, contrairement à d'autres politiciens.

Pourtant, M. Trudeau n'a pas réussi à remonter de façon importante la pente dans les sondages. Après son élection comme chef de son parti, il a eu un départ digne d'une vedette rock. Mais il doit maintenant se battre pour ne pas être au troisième rang des intentions de vote.

Les publicités négatives du Parti conservateur ont certainement eu un effet. L'image de Justin Trudeau, qui est présenté comme n'étant tout simplement pas prêt à gouverner, aura su convaincre une partie de l'électorat.

Mais, au fur et à mesure que la campagne avance, M. Trudeau doit faire face à un autre obstacle : son incapacité à convaincre les Québécois francophones qu'il peut incarner le changement. Et, pour l'essentiel, il n'aura que lui-même à blâmer.

D'abord, M. Trudeau a largement boudé les médias québécois et des tribunes qui lui auraient permis de se faire connaître au-delà des portraits de famille et des entrevues souvent aussi superficielles que complaisantes.

Pour le chef du deuxième parti d'opposition qui a obtenu moins de 15 % des voix lors de la dernière élection, le Québec aurait valu plus d'efforts de la part de M. Trudeau sur des questions de fond et pas seulement pour mieux faire connaître sa personnalité.

L'organisation aux circonscriptions

L'autre erreur de M. Trudeau a été de laisser l'essentiel de l'organisation aux circonscriptions, se fiant surtout à des assemblées de nomination ouvertes. Il est vrai qu'une bonne assemblée de nomination est souvent le meilleur moyen d'attirer de nouveaux membres et de se former une organisation de circonscription.

S'il y a un avantage démocratique certain à laisser les membres décider, cela a par contre un coût pour le chef. Il se prive ainsi du pouvoir de réserver certains comtés sûrs à des candidats de prestige, qui ne pourraient pas, par exemple, abandonner leur emploi avant le déclenchement de l'élection.

Avec le résultat que M. Trudeau a plusieurs bons candidats dans son équipe québécoise, mais bien peu de gens qu'on peut qualifier de candidats-vedettes et qui sont, d'emblée, bien connus du grand public.

On n'a pas tenté de créer une sorte d'équipe du Québec qui entourerait M. Trudeau, comme l'ont fait plusieurs chefs avant lui. L'appui de la centrale du parti semble aussi avoir été minimal.

Enfin, évidemment, même si le chef dit ne pas se mêler des assemblées de nomination, il y a quand même eu des interventions - sur la date des assemblées surtout - qui ont causé des divisions au sein de l'association de circonscription et qui peuvent, parfois, compromettre les chances du candidat qui a finalement été choisi.

La victoire à l'arraché de sa candidate Mélanie Joly dans Ahuntsic-Cartierville risque de devenir un exemple de ce qu'il ne faut pas faire : la candidate préférée du chef qui se parachute dans la circonscription alors que plusieurs candidats sont déjà sur le terrain; l'organisation du parti qui fixe la date pour aider sa favorite; puis une convention pour le choix d'un candidat qui ne peut que créer des divisions.

Bref, voici une des rares circonscriptions « prenables » pour les libéraux, où la côte devient plus difficile à remonter à cause des manoeuvres du parti et de l'entourage du chef.

Le résultat global, c'est qu'avec des sondages qui ne lui accordent qu'environ un vote sur cinq au Québec, le Parti libéral ne peut guère penser augmenter de façon majeure son nombre de sièges dans la propre province du chef libéral.

Les Canadiens des autres provinces regardent ce qui se passe au Québec. Et ils voient bien que, sans un appui plus solide au Québec, Justin Trudeau et le Parti libéral auront toutes les difficultés à former un gouvernement majoritaire.

De quoi rendre un vote pour le Parti libéral moins probable pour les électeurs stratégiques - qui sont loin d'être l'apanage du Québec, cette année - et pour qui l'enjeu de l'élection est essentiellement de défaire le gouvernement Harper.

Plus d'articles

Commentaires