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Le surréel équilibre entre Justin Trudeau et Donald Trump

La visite de Justin Trudeau à la Maison-Blanche a été marquée de scènes surréalistes. Une chorégraphie à l'image des efforts déployés de part et d'autre pour trouver un improbable terrain d'entente. Mais si Justin Trudeau et Donald Trump ont trouvé un certain équilibre, les écueils sur le chemin de leur relation bilatérale demeurent entiers.

Une analyse d’Emmanuelle Latraverse

Tout a commencé par une poignée de main. Pas celle que vous avez vue à la télévision, l’autre, à la porte de la Maison-Blanche.

Donald Trump, se tenant bien droit, attendait Justin Trudeau de pied ferme. Allait-il lui imposer son illustre poignée de main virile?

Il a certainement essayé, mais Justin Trudeau a foncé, s’est rapproché, lui a pris l’épaule. Ceux qui ont analysé la scène parlent d’un match nul.

Puis il y a eu le match revanche dans le bureau ovale.

La tension était à son comble. Si ces deux pros de la politique n’avaient pas été assis, on aurait dit qu’ils marchaient sur des œufs. Sourires tendus, malaise évident, le spectre du désormais célèbre 19 secondes entre Shinzo Abe et le président flottait dans l’air.

Ni le premier ministre ni le président ne voulait céder l’avantage. La scène aurait fait les manchettes, occulté tous les autres enjeux.

Puis ils ont plongé. Cinq secondes sans histoire. Ouf, le premier écueil de cette rencontre si médiatisée avait été surmonté.

Cela en dit long sur l’ampleur de l’incertitude soulevée par un président des États-Unis quand une simple poignée de main se transforme en un suspense digne de Mission impossible

Après tout, comment le premier ministre progressiste, élevé au 24 Sussex, apôtre de la tolérance et de l’ouverture sur le monde, pourrait-il percer l’armure du président ultraconservateur, qui carbure à la colère et à la peur de l’étranger?

Comme l’a si bien formulé ma collègue Tonda McCharles, du Toronto Star, comment le premier ministre qui embrasse des réfugiés syriens pourrait-il surmonter ses différences philosophiques profondes avec un président qui les voit comme un cheval de Troie menaçant la sécurité intérieure de son pays?

C’était sans compter sur l’effet des femmes…

Communion autour des femmes d’affaires

Après la poignée de main irréelle, il y a eu la table ronde surréaliste.

Une première, même dans l’histoire de la Maison-Blanche, dit-on. La première fois qu’une table ronde rassemblant des femmes d’affaires était organisée autour de la table du cabinet.

La première fois donc que huit femmes d’influence se retrouvaient aux côtés de l’homme le plus puissant de la planète, autour de la table la plus symbolique d’entre toutes.

Eh oui, Donald Trump et Justin Trudeau ont lancé le Conseil canado-américain pour l’avancement des femmes entrepreneures et chefs d’entreprises. Rien de moins.

Qui aurait cru que le premier ministre féministe et le président accusé de misogynie feraient cause commune autour de l’égalité des femmes?

Certes, le président a souligné à quel point il a embauché une foule de femmes dans des postes de direction. Justin Trudeau a cité le leadership exemplaire qu’offraient toutes ces meneuses du monde des affaires autour de la table.

Finalement, autour de cette initiative pour « donner plus de moyens aux entreprises dirigées par des femmes », chacun y a trouvé son compte.

Justin Trudeau était accompagné de ses femmes politiques d’influence, sa chef de cabinet Katie Telford et sa ministre des Affaires étrangères Chrystia Freeland.

Donald Trump avait pris soin d’asseoir sa fille, Ivanka, celle qui l’influence sur les enjeux relatifs aux femmes et au marché du travail, à côté de Justin Trudeau.

Chacun avait sa cavalerie de pdg féminine.

L’initiative a permis à Justin Trudeau de constater qu’il peut exporter son féminisme. Donald Trump et son entourage ne peuvent qu’espérer avoir ainsi gagné quelques lauriers pour contrer les accusations de misogynie.

Le moment de vérité

Les cyniques verront dans ces rencontres ultra-orchestrées le cinéma par moment mensonger de la diplomatie.

Alors, la vérité, la vraie, allait-elle émerger lors du fatidique point de presse entre les deux hommes?

Rarement l'East Room avait-elle été aussi bondée. Au moins une quarantaine de caméras de partout dans le monde, les journalistes des grands réseaux américains en direct, tous en même temps, pour camper la scène et ses enjeux.

Rares sont ceux qui pourront citer un tel niveau d’anticipation pour une rencontre avec un premier ministre du Canada. Serait-ce parce que Justin Trudeau, le féministe, progressiste, a été décrit par la presse américaine comme le porte-étendard anti-Trump sur la scène internationale?

« Soyez prêts, vous allez même entendre parler français », a lancé le correspondant de CNBC à ses auditeurs quelques secondes à peine avant l’entrée en scène des deux protagonistes...

Nul n’aura vu une chimie entre les deux, mais certainement une discipline de fer.

Le président a minutieusement lu ses lignes de presse.

Cher premier ministre, je m’engage à travailler avec vous dans l’atteinte de nos nombreux objectifs communs, ce qui inclut une relation commerciale plus robuste entre le Canada et les États-Unis.

Donald Trump, président des États-Unis

Il semblait presque soulagé que les médias américains, triés sur le volet par son bureau, ne lui posent pas de questions sur son conseiller à la Sécurité nationale, Michael Flynn, qui a finalement démissionné tard lundi soir.

Le premier ministre du Canada est allé jusqu’à citer Winston Churchill.

Winston Churchill a déjà dit que la vaste frontière canadienne de l’Atlantique au Pacifique, protégée simplement par le respect et des obligations mutuelles, était un exemple pour tous les autres pays et un modèle pour le reste du monde. Voilà, chers amis, l’essence de la relation entre le Canada et les États-Unis.

Justin Trudeau, premier ministre du Canada

Donald Trump, le protectionniste, a même rassuré le Canada voulant qu’il ne recherche que des « changements mineurs » à l’ALENA « pour le bénéfice des deux pays » face au Mexique.

Le seul moment où il a osé improviser a été celui où il a promis que la relation entre les deux pays sera « vraiment bonne, meilleure même que tout ce qu’on a vu dans le passé ».

Et chacun a évité les pièges et les écueils par rapport à l’épineuse question des réfugiés.

Le message était clair : nous cherchons un terrain d’entente sur le front économique, nous sommes capables de nous respecter sans être d’accord sur la question des réfugiés et de l’immigration.

Certes, c’est vite dit. Car le risque économique pour le Canada dépasse largement l’enjeu de l’ALENA. On n’a qu’à penser au bois d’oeuvre, à la gestion de l’offre et aux autres récriminations américaines à l’égard du Canada.

Mais le 13 février, à la Maison-Blanche, l’accent était mis sur la croissance, la classe moyenne, l’intégration économique entre les deux pays, voire les bénéfices des grands chantiers d’infrastructures à venir.

Les détails, les questions sans réponse, les choix difficiles qui s’imposeront lorsque le Canada devra choisir entre les États-Unis et le Mexique, où lorsque seul l’acier américain pourra servir à l’éventuel oléoduc Keystone XL, tout ça était pour un autre jour.

Comme le dit le dicton, quand on veut on peut

Lundi, sous le regard des caméras, ils ont voulu trouver un terrain d’entente et ils y sont arrivés.

Quand les réels enjeux exigeront des compromis et des choix controversés, le vrai test sera de savoir si les deux hommes d’État veulent vraiment et peuvent enfin trouver ce terrain d’entente qu’ils ont tant vanté dans le décor historique de la Maison-Blanche.

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