Un gouvernement du Québec dirigé par la Coalition avenir Québec abaisserait de 20 % le seuil d'immigration actuellement en vigueur au Québec, en le faisant passer de 50 000 à 40 000, tout en maintenant inchangé le budget consacré à leur accueil, a confirmé mardi le chef du parti, François Legault.

Un texte de François Messier

En conférence de presse au terme du caucus pré-sessionnel de son parti, M. Legault a expliqué que le processus d'intégration des immigrants connaît de « sérieux ratés » depuis quelques années et qu'il importe donc de procéder à un « gros rattrapage » avant toute chose.

Selon lui, les immigrants reçus à l'heure actuelle n'ont pas le soutien nécessaire pour réussir, notamment en ce qui concerne leur francisation et leur intégration au marché du travail. Il y a donc lieu de s'inquiéter quant à l'avenir de la langue française et des valeurs essentielles de la société québécoise, dit-il.

Depuis que les libéraux ont pris le pouvoir en 2003, affirme François Legault, le seuil d'immigration préconisé par Québec a bondi de 25 %, alors que le budget qui est consacré à leur intégration a diminué, si l'on tient compte de l'inflation.

Selon le chef de la CAQ, 41 % des immigrants arrivés au Québec en 2014 ne parlaient pas français, de sorte qu'à l'heure actuelle, 200 000 immigrants établis dans la province ne maîtrisent pas la langue de Molière. Qui plus est, le taux de chômage des immigrants atteint 18 %, le pire résultat au Canada.

En réduisant le seuil d'immigration tout en maintenant les budgets actuels, a-t-il poursuivi, le Québec pourrait consacrer « plus de moyens pour l'intégration de chaque immigrant », et continuerait malgré tout d'accueillir plus d'immigrants, proportionnellement, que la France ou les États-Unis.

« Le Québec est accueillant et doit rester accueillant », a plaidé M. Legault. « C'est un sujet sensible, mais ce n'est pas parce que c'est un sujet sensible qu'on ne doit pas en discuter calmement et de façon responsable. »

Un cynique calcul électoral, selon le gouvernement

Le chef de la CAQ s'est par ailleurs attaqué au premier ministre Philippe Couillard, après que ce dernier l'eut assimilé à Donald Trump en commentant le projet de la CAQ d'imposer des tests de valeurs contraignants aux nouveaux arrivants.

« M. Couillard, à chaque fois que je parle d'immigration, il pète les plombs. Rappelez-vous, quand j'ai juste suggéré de maintenir les seuils d'immigration, il m'a [accusé] de "souffler sur les braises de l'intolérance". S'il a de la misère à parler d'immigration, le problème, c'est pas de mon côté. C'est son problème. »

« C'est la technique de M. Legault. Quand ses arguments sont mis à mal et qu'il est peinturé dans le coin, il insulte », a répliqué le bureau du premier ministre Couillard.

« Qu'il nous explique plutôt pourquoi il fait du wedge politic, pourquoi il cherche à créer deux sortes de Québécois, le bon et le mauvais, pourquoi cherche-t-il à opposer les gens? Sa politique en matière d'immigration est un cynique calcul électoral. Francois Legault soustrait, divise. Le premier ministre additionne et rassemble. »

Le chef par intérim du Parti québécois, Sylvain Gaudreault, s'est aussi moqué de l'approche de M. Legault. Selon lui, le chef de la CAQ « prend le problème à l'envers ». Il conviendrait plutôt à son avis de maintenir la cible de 50 000 immigrants, mais en bonifiant les ressources consacrées à leur intégration. 

« Essayez de me dire où il a pris ce chiffre-là, M. Legault, de 40 000 immigrants? Il a pigé ça dans une boîte de céréales, comme une surprise, et il a dit : "tiens, ça va être 40 000". Alors, ce n'est pas sérieux », a-t-il commenté.

Une approche qui suscite des questions

En entrevue à ICI RDI, l'avocat Stéphane Handfield, spécialisé dans les questions d'immigration, a convenu que la structure d'accueil des nouveaux arrivants est déficiente à l'heure actuelle, et qu'il importe de l'améliorer.

Il se demande cependant comment M. Legault a pu établir son seuil d'immigration souhaitable. « Pourquoi pas 45 000? Pourquoi pas 30 000? Pourquoi pas 35 000? », a-t-il laissé tomber. « J'ai de la difficulté à saisir comment M. Legault en arrive au chiffre de 40 000. Il ne l'explique pas. »

Selon M. Handfield, le Québec est déjà en position d'exclure en bonne partie les immigrants qui ne parlent pas français, puisque c'est lui qui répond aux demandes de certification que lui soumettent les travailleurs qualifiés qui veulent immigrer au Québec.

« Il y a une grille de pointage et si on ne maîtrise pas le français, ou si on n'a pas une connaissance suffisante de la langue française, on n'atteindra pas le seuil minimum de pointage, donc, ce sera impossible d'immigrer au Québec », souligne-t-il.

Il note également que depuis quelques années, beaucoup d'immigrants proviennent de la France, ou de pays du Maghreb, où le français est utilisé couramment.

« Alors, est-ce que M. Legault parle des réfugiés, des demandes de réunification familiale, donc, de parrainage? », demande-t-il. « On a beau vouloir instaurer des programmes de maîtrise ou de connaissance de la langue française, il n'en reste pas moins que c'est le fédéral qui a le dernier mot dans ces dossiers. »

M. Handfield admet cependant que Québec n'en fait pas assez pour bien intégrer ses immigrants. « Ça, c'est indéniable. [...] On n'a pas assez investi dans les ressources matérielles et financières au sein du ministère de l'Immigration du Québec », affirme-t-il.

Un changement de cap

La nouvelle position en matière d'immigration de la CAQ constitue un changement de cap pour le parti. Lorsque le gouvernement Couillard avait laissé planer la possibilité de hausser le seuil d'immigration à 60 000 le printemps dernier, M. Legault avait plutôt plaidé pour qu'il demeure inchangé, mais sans évoquer l'idée de l'abaisser.

« On n'arrive pas à bien intégrer les 50 000 migrants, il ne faut surtout pas, à court terme, penser à augmenter ce chiffre », avait déclaré le chef de la CAQ, après que la ministre de l'Immigration, Kathleen Weil, eut finalement annoncé que Québec allait conserver cette cible.

Le débat qui avait eu cours dans les semaines précédentes avait donné lieu à des échanges acerbes, M. Couillard accusant la CAQ de « souffler sur les braises de l'intolérance », après que M. Legault eut émis des craintes sur la capacité du Québec à accueillir ses immigrants.

En juin, la ministre Weil a finalement déposé un document présentant les orientations retenues par son gouvernement quant aux seuils d'immigration pour la période 2017-2019. Le gouvernement propose de hausser le seuil d'immigration à 51 000 au cours des deux prochaines années, puis à 52 500 en 2019.

Lorsque la Coalition avenir Québec a fusionné avec l'Action démocratique du Québec en janvier 2012, elle proposait de faire plafonner le seuil d'immigration à 45 000 personnes par année, pendant deux ans. Ce seuil était celui qu'avait précédemment défendu le chef de l'ADQ, Gérard Deltell.

Dans sa plateforme électorale publiée lors de la dernière élection générale, au printemps 2014, la CAQ n'avait fait aucune proposition à ce sujet.

Au Parti québécois, tous les candidats dans la course à la direction en cours affirment que le Québec doit mieux accueillir les immigrants, en mettant notamment l'accent sur leur francisation, mais aussi sur leur intégration sur le marché du travail.

Seul Jean-François Lisée propose de réduire le seuil actuel de 50 000 immigrants. Il refuse cependant d'avancer un nouveau chiffre; il propose que la cible du gouvernement soit établie par la vérificatrice générale du Québec.

N. B. : La population du Québec a évidemment varié au cours de la période couverte par ce graphique. Entre 1971 et 2015, elle est passée de 6,1 à 8,2 millions d'habitants. (Source : Institut de la statistique du Québec)

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