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« M. Couillard a manqué de vision » - Gérard Bouchard

Le sociologue Gérard Bouchard déplore que le premier ministre n'ait pas saisi l'occasion de régler la question du port des signes religieux, ce qui aurait constitué une sorte de « précédent parmi les sociétés occidentales », en appliquant les recommandations du rapport Bouchard-Taylor.

Le sociologue reproche à Philippe Couillard d’avoir profité de la décision de Charles Taylor de ne plus appuyer ses propres recommandations sur le sujet pour se justifier de ne pas légiférer en matière de port de signes religieux pour les agents de l'État détenant un pouvoir de coercition, soit les juges, les policiers, les procureurs de la Couronne et les gardiens de prison.

« On était sur le point de réaliser quelque chose d’important, à mon avis, et maintenant ça ne se produira pas, a déploré l'ancien coprésident de la commission Bouchard-Taylor. Je pense que c’est la responsabilité de M. Couillard », a-t-il dit en entrevue à Radio-Canada.

Le Québec avait l’occasion de créer « une sorte de précédent dans les sociétés occidentales », soutient le sociologue, puisque « peu de sociétés sont parvenues à trouver des solutions en matière de signes religieux ».

[…] la formule proposée dans notre Rapport s’était progressivement posée, aux yeux de nombreux Québécois, comme l’assise à partir de laquelle on pourrait ériger un consensus. Cet horizon est maintenant compromis.

Gérard Bouchard, extrait de sa lettre remise aux médias

Le sociologue reproche au premier ministre d’avoir utilisé cette volte-face pour tourner le dos au consensus, articulé autour des conclusions du rapport de la commission Bouchard-Taylor, qui se dessinait sein de la classe politique.

« Surtout au lendemain de la tragédie de Québec, où on avait entendu autant de déclarations de bonnes intentions, d’une volonté de se rapprocher », a-t-il à nouveau déploré. Il estime que le Parti québécois et la Coalition avenir Québec avaient, eux, accepté de se replier sur la position de la commission Bouchard-Taylor.

Je trouve que M. Couillard a manqué de vision.

Gérard Bouchard

« Les deux partis [PQ et CAQ] avaient fait leur bout de chemin, Québec solidaire n’avait pas besoin de bouger parce qu’ils s’étaient toujours montrés d’accord avec notre rapport sur ce point-là. Il ne restait plus rien que M. Couillard », a-t-il souligné.

« Si M. Couillard avait accepté de jeter un peu de lest, je pense que les conditions étaient réunies pour une entente », avance-t-il. Le consensus n’a pas eu lieu et M. Couillard « est revenu avec une rigidité accrue », estime M. Bouchard.

Une question de principe

Le sociologue maintient qu’il est essentiel de légiférer sur le port des signes religieux par ces agents de l'État.

« C’est que, dans une démocratie, les personnes qui ont le pouvoir d’exercer des actes de violence contre d’autres citoyens – et on parle de violence physique – c’est une fonction qui est exceptionnelle, assez étonnante, et elle doit être entourée de précautions exceptionnelles », souligne-t-il.

Il est important d'essayer d’éviter « toute possibilité d’apparition de partialité chez ces agents de l’État. C’était ça, le but de l’affaire. C’est un principe extrêmement important dans une société démocratique », insiste M. Bouchard, qui rappelle que « M. Couillard n'a pas le monopole des principes ».

M. Couillard se drape dans les principes comme si notre position dans le rapport était frivole.

Gérard Bouchard en entrevue à Radio-Canada

« J’endosse cette proposition aussi parce que des juristes consultés en 2008 assuraient qu’elle se défendait bien sur un plan juridique », écrit-il, sinon, dans une lettre d'opinion.

M. Bouchard reproche au premier ministre, qui s'oppose à une telle mesure, de fonder sa réflexion sur son aversion pour toute forme de « discrimination vestimentaire », alors que son propre projet de loi 62, dans sa forme actuelle, est en contradiction flagrante avec cette idée puisqu'il « interdit de recevoir ou de rendre un service de l’État à visage couvert ».

Nous sommes loin d’une attaque directe contre les musulmans ou du projet de charte des valeurs, comme on l’a prétendu.

Gérard Bouchard, extrait de sa lettre remise aux médias

Retour à la case départ

M. Bouchard estime que les partis politiques reviendront sur leurs positions initiales et que le débat sur les signes religieux reprendra de plus belle au Québec.

Alors que M. Taylor souhaitait « éviter le retour à des débats émotifs susceptibles de déraper et de blesser des Québécois », il semble que son intervention aura l’effet inverse, estime M. Bouchard.

« Il est probable que le PQ et la CAQ voudront maintenant reprendre leurs billes, avance M. Bouchard. Le débat sur les signes religieux est relancé au moins jusqu’aux prochaines élections, et peut-être au-delà. »

Le Québec risque d’être une autre fois enfoncé dans l’âcre querelle qui le divise depuis une quinzaine d’années.

Gérard Bouchard

Enfin, conclut-il, puisque la conjoncture favorable à une entente s'est défaite sur la question des signes religieux, il appelle à consacrer ses énergies à la lutte contre la discrimination et le chômage chez les immigrants, aux rapprochements interculturels et à « vider enfin le panier de crabes des accommodements ».

M. Bouchard applaudit d'ailleurs le projet de loi 98 qui vise à faciliter l'intégration des immigrants au marché du travail, mais il précise que ces mesures étaient contenues dans le rapport de la commission Bouchard-Taylor, en 2008, et qu'elles étaient restées lettre morte jusqu'ici.

Couillard réitère sa position

En point de presse vendredi après-midi, le premier ministre a été interpellé à ce sujet. Il a répondu à la lettre de Gérard Bouchard en réitérant sa position. « Ce que je répète à tout le monde, c’est que nous avons des mesures sur lesquelles on est tous d’accord, l’encadrement des accommodements, la question des visages. Montrons un peu de cohésion là-dessus », a-t-il dit.0

Ce n'est pas parce qu'on est opposé à quelque chose qu'il faut l'interdire de façon législative.

Philippe Couillard

Interpellé sur le projet de loi 62, qui interdit de recevoir ou de rendre un service de l’État à visage couvert, le premier ministre a précisé que « la distinction essentielle est la suivante : pas pour des questions religieuses, pour des raisons communication, de sécurité et d’identification. Il y a clairement des postes où il faut que l’on se voie le visage pour communiquer ensemble, c’est une question de principe de communication. [...] Il n'est pas question de faire de discrimination religieuse au Québec », a expliqué le premier ministre.

« Il faut juste connaître un peu ces communautés-là pour savoir très bien, par exemple, qu'une femme qui porte le tchador ne voudra pas travailler dans la fonction publique, donc c'est un problème qui est essentiellement théorique. Moi, j'aime mieux m'occuper de problèmes concrets et de véritables priorités », a conclu M. Couillard.

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