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Manipulation électorale des réseaux sociaux : Québec mise sur la prévention

Diffusion de fausses informations, instrumentalisation de données personnelles à des fins politiques... Les tentatives d'influence du processus démocratique se sont multipliées dans les pays occidentaux au cours des dernières années. À six mois des prochaines élections québécoises, le gouvernement mise sur la prévention.

Un texte d'Hugo Lavallée, correspondant parlementaire à Québec

« Les médias sociaux, est-ce que c'est gratuit pour les utiliser? », demande Isabelle Gosselin, conseillère en communication à la Commission d'accès à l'information, à la centaine d'élèves de 4e secondaire réunis dans l'auditorium de l'école secondaire du Rocher, à Shawinigan.

L'auditoire hésite. « Il faut payer l'Internet », s'aventure un élève. « C'est vrai qu'on n'envoie pas de chèque à Facebook », concède l'animatrice avant de vendre la mèche : « On paye l'utilisation des médias sociaux grâce à nos renseignements personnels ».

Les jeunes se disent pourtant conscients des dangers des médias sociaux. Lorsqu'on aborde le sujet avec eux, ils citent spontanément l'affaire des millions de comptes Facebook dont les données ont été compilées par une société de profilage des électeurs.

« C'est choquant de savoir que ça arrive, mais j'aurais pu le voir venir », soutient Isaak Beaulieu.

« C'est perturbant, la facilité avec laquelle ils ont accès à ces comptes-là. Ça leur a pris très peu de moyens pour arriver à ce résultat-là, et je trouve ça un peu effrayant », s'inquiète Simon Racine.

Les élèves ont aussi déjà entendu parler des fake news ou des fausses informations, même s'ils reconnaissent eux-mêmes ne pas toujours prendre toutes les précautions nécessaires.

« Si, admettons, c’est un de tes amis qui a partagé ce lien, tu vas peut-être aller le lire et ne pas porter attention d’où ça vient, parce que tu vas dire : c’est mon ami qui l’a publié. Si tu connais bien cet ami-là, il est fiable, tu vas peut-être lire en pensant que c'est des vraies informations, mais ce ne sera pas nécessairement vrai » , explique Nikolas Aubin.

« Quand il y a quelque chose de partagé, tout de suite, la première chose qu'on va faire, c’est souvent réagir un peu trop vite; on ne va pas aller lire, aller essayer de comprendre. On va souvent juste être choqué et tout de suite répondre », ajoute Karine Martineau.

Vol d’identité, exploitation des données personnelles, tentatives d’influence… la tournée organisée par la Commission d'accès à l'information vise à sensibiliser les jeunes à l'importance de faire preuve de prudence sur les médias sociaux.

La Fédération professionnelle des journalistes du Québec a elle aussi mis sur pied son propre projet de sensibilisation, qui porte spécifiquement sur les fausses informations.

Pour l'instant, le gouvernement québécois mise essentiellement sur la prévention afin de combattre les fausses nouvelles et l'instrumentalisation des données personnelles à des fins politiques.

Une approche plus radicale ailleurs

En Europe, certains pays ont adopté une approche plus vigoureuse.

« J’ai décidé que nous allions faire évoluer notre dispositif juridique pour protéger la vie démocratique de ces fausses nouvelles. Un texte de loi sera prochainement déposé à ce sujet », annonçait le président français Emmanuel Macron le 3 janvier dernier.

Selon ce qui a filtré jusqu'à présent, la France veut notamment forcer les réseaux sociaux à mettre en place un dispositif où les internautes pourront facilement dénoncer les fausses informations. En période électorale, un juge pourra ordonner le retrait des contenus illicites dans les 48 heures et faire effacer les liens vers les sites fautifs (ce qu'on appelle le déréférencement). Les contrevenants seront passibles d’un an de prison et de 75 000 euros d’amende.

Pour le professeur Pierre Trudel du Centre de recherche en droit public de la Faculté de droit de l’Université de Montréal, ce genre de loi présente toutefois des difficultés.

« Il y a un risque d'arbitraire, de dérive, surtout dans un domaine comme celui-là, où la tentation peut être forte de faire prévaloir ce qu'on pense être vrai. [...] Forcément, beaucoup d’algorithmes ou de décideurs humains vont être tentés de dire : on va couper, on ne prendra pas de chance et c’est ça l’effet pervers que ça peut avoir sur le débat démocratique. Ça peut bloquer l'accès à certains types d'opinions, qui peuvent être marginales, qui peuvent être même détestables aux yeux de certains, mais qui sont néanmoins présentes dans le débat démocratique », fait valoir M. Trudel.

De fait, en Allemagne, où on a déjà adopté une loi contre les fausses nouvelles et les discours haineux, l’opposition a dénoncé ce qu'elle qualifie de censure. En janvier, le compte Twitter de la députée Beatrix von Storch, une élue du parti nationaliste anti-immigration Alternative pour l'Allemagne (AfD), a été temporairement suspendue après qu'elle eut publié des propos controversés sur les musulmans.

Au Canada, la réglementation des fausses informations relève à la fois du gouvernement fédéral et des gouvernements provinciaux, explique le professeur Trudel.

« Il y a des aspects du discours faux ou haineux qui relèvent du droit criminel, donc qui relèvent de questions qui, au Canada, sont régies par le Parlement fédéral. Et il y a des aspects qui relèvent des provinces : le discours faux ou haineux qui implique des conflits entre individus. Je lance un propos faux qui porte atteinte à la réputation d'une personne, ça, ça relève des provinces. Donc, l'un et l'autre des niveaux de gouvernement peuvent intervenir à l'égard du discours faux. »

Pour l’instant, Québec n’entend pas modifier ses lois. « Il n’y a pas d’initiative pour l’instant au gouvernement du Québec dans ce sens », confirme la ministre Kathleen Weil. À Ottawa, on indique collaborer avec les autres pays de l'OTAN « pour discuter des meilleures pratiques en matière de cybersécurité et de protection des données » et travailler à « combler les lacunes dans notre loi électorale ».

Car les risques ne sont pas à négliger, indique un rapport produit l’été dernier par le Centre de la sécurité des télécommunications du Canada. Même si les élections fédérales de 2019 semblent les plus à risque, le rapport indique que les élections provinciales pourraient aussi être ciblées.

« Les gouvernements provinciaux, territoriaux et municipaux créent aussi des politiques, dirigent les dépenses et adoptent des lois qui touchent des dizaines de millions de Canadiens et qui, dans certains cas (par exemple, les politiques sur l’extraction de ressources naturelles), peuvent avoir des répercussions sur des intérêts étrangers », met en garde le rapport.

Les gouvernements promettent de suivre de près la situation et incitent les citoyens à la plus grande vigilance.

De retour à Shawinigan, les élèves semblent avoir retenu la leçon de se fier à eux-mêmes d'abord et avant tout.

« Il faut vraiment se servir de notre jugement, c’est probablement la chose la plus importante », résume Charlie Doiron.

« Je prends quand même beaucoup d’initiatives pour me protéger de tout ça. Mais justement, avec la conférence qu'on vient d'avoir, je me suis rendu compte que j'en prends beaucoup, mais vraiment pas assez », conclut Gérémy Michaud.

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