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Marijuana : un signe de l’essoufflement du gouvernement Trudeau

ANALYSE – Le gouvernement Trudeau aurait-il lancé aussi précipitamment son projet de légalisation de la marijuana, 18 mois à peine après son arrivée au pouvoir, s'il n'était pas déjà essoufflé?

Une analyse de Michel C. Auger, animateur de Midi info

En fait, on peut poser la question autrement : s’il n’avait pas eu plus d’ennuis que prévu après avoir abandonné sa promesse de changer le mode de scrutin, est-ce que le gouvernement aurait été aussi pressé de tenir celle de la légalisation du cannabis?

Il s’agit sans doute de la promesse la plus spectaculaire de la plateforme libérale. Une des plus compliquées à réaliser aussi, vu ses ramifications en santé, en justice et dans les juridictions provinciales.

Pour un engagement aussi important, on aurait pu s’attendre à un gouvernement qui serait fin prêt quand sa loi serait déposée. On a plutôt eu droit à une sorte de gâteau pas cuit, avec plein d’éléments essentiels qui devront être déterminés en cours de route, en commençant par les taux de THC, l’ingrédient actif du cannabis, qui seront permis.

Ensuite, il faudra se pencher sur le prix qui devra être fixé, les taxes qui seront perçues, la distribution et la vente. Toutes questions laissées en suspens par le projet de loi, un peu comme si elles étaient secondaires.

Le plus ironique, c’est de voir le gouvernement parler de la nécessaire sensibilisation sur les aspects négatifs de la consommation de cannabis, comme si la légalisation n’allait pas être vue comme le plus important encouragement à la consommation.

De même, le gouvernement dit vouloir lutter contre le crime organisé, qui ne va pas laisser ce lucratif marché disparaître sans essayer d’en conserver une partie de profits.

C’est d’autant plus important comme objectif politique que le gouvernement essaie de présenter sa loi comme une façon de protéger les jeunes qui s’approvisionnent actuellement auprès des réseaux criminels.

Par ailleurs, les coûts seront importants pour les provinces – santé, police, prévention –, mais le gouvernement Trudeau ne semble pas prêt à contribuer. Il dit plutôt avoir déjà fait sa part dans les transferts actuels pour la santé.

Enfin, le gouvernement a déjà fixé la date d’entrée en vigueur de la loi, le 1er juillet 2018, en oubliant commodément toutes les étapes qu’il faudra franchir d’ici là, que ce soit avec les provinces ou dans l’adoption au Parlement même, où on risque fort de voir le « nouveau » Sénat utiliser sa nouvelle indépendance.

Mais, en fait, toute cette histoire de la légalisation de la marijuana n’est qu’un signe de l’essoufflement du gouvernement Trudeau qui avait promis le changement et qui semble trouver difficile de faire simplement rouler la machine de l’État.

La justice

Un autre exemple parmi tant d’autres : la justice. L’arrêt Jordan de la Cour suprême a engagé tout l’appareil judiciaire du Canada dans une course contre la montre pour éviter la libération pure et simple d’accusés, simplement pour des raisons de délais indus.

Au Québec, un juge a ordonné la remise en liberté d’un homme accusé de meurtre – une décision qui a été portée en appel – ce qui a provoqué une forte réaction dans l’opinion publique.

Mais depuis l’arrêt Jordan, le gouvernement du Québec a fait le nécessaire : nomination de 18 nouveaux juges à la Cour du Québec, d’une cinquantaine de nouveaux procureurs et d’une centaine de postes de soutien à la justice comme des greffiers.

À Ottawa, pendant ce temps, on agit comme si rien ne pressait. Il y a actuellement six postes vacants à la Cour supérieure du Québec et, depuis 2012, Québec a demandé la nomination de huit juges de plus (et deux à la Cour d’appel), justement en raison des délais qui s’accumulent.

Mais depuis son assermentation en novembre 2015, la ministre de la Justice Jody Wilson-Raybould n’a trouvé le temps de nommer que trois juges à la Cour supérieure. Bien mieux, elle n’a toujours pas nommé les membres d’un des deux comités qui doit examiner les nominations au Québec. Une situation que l’on retrouve un peu partout au pays.

L’essoufflement se fait aussi sentir au niveau des finances publiques. Le premier budget du ministre des Finances, Bill Morneau, avait surpris tout le monde par l’ampleur du déficit : 30 milliards de dollars au lieu des 10 milliards annoncés durant la campagne électorale.

Mais c’était pour la bonne cause, nous disait-on. On allait investir massivement dans les infrastructures, qui en ont bien besoin, pour secouer une économie canadienne léthargique.

Le dernier budget avait un tout autre air. Un budget flou, sans véritable point fort ou intention politique. Juste un autre déficit de 30 milliards de dollars, comme si c’était maintenant devenu la norme, surtout qu’il n’y a aucun plan pour retourner, un jour même lointain, à l’équilibre budgétaire.

Mais dans les circonstances politiques actuelles, la priorité est devenue de légaliser la marijuana…

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