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Me Arsenault quitte l'enquête sur les femmes autochtones en raison de divergences professionnelles

L'avocat québécois Alain Arsenault confirme avoir quitté l'Enquête nationale sur les filles et les femmes autochtones disparues et assassinées (ENFFADA) en raison de « divergences professionnelles importantes », et non pour des raisons personnelles, comme l'a soutenu la porte-parole de l'enquête, Nadine Gros-Louis.

Un texte d’Emmanuelle Latraverse

Ce départ, ainsi que celui de la directrice générale Debbie Reid, annoncé jeudi, portent à 10 les démissions depuis l'automne, illustrant les divergences profondes qui persistent chez les membres de la Commission quant à l'approche à adopter pour rendre justice au millier de femmes et de filles autochtones disparues et assassinées ainsi qu'à toutes les autres victimes de violence.

À tort ou à raison, le meurtre et la disparition des filles et des femmes autochtones avaient toujours été avant tout une histoire du Canada anglais.

La très vaste majorité des victimes provenaient des provinces de l’Ouest, puis de l’Ontario. Mais dans la salle communautaire de Maliotenam, près de Sept-Îles, en novembre dernier, la violence que subissent ces femmes et l’injustice historique qui plane sur elles ont pris une tout autre dimension.

On se doutait déjà que le Québec aussi avait ses histoires d’horreur, on en a compris l’ampleur.

Enfants arrachés à leur famille, fillettes et mères violées par le missionnaire qui devait les protéger.

Ce jour-là, l’Enquête nationale sur les filles et les femmes autochtones disparues et assassinées (ENFFADA) a levé le voile sur de lourds secrets qui hantaient les communautés innues de la Côte-Nord depuis des décennies.

S’il faut avant tout s’incliner devant le courage de Mary Mark, Thérèse Lalo et les autres femmes qui ont osé brisé leur long silence, il ne faut pas négliger les efforts titanesques déployés par les membres de l’enquête pour gagner leur confiance et les convaincre de parler.

L’un de ces membres stratégiques était l’avocat Alain Arsenault.

Or, selon nos sources, tout juste avant Noël, il a baissé les bras et a remis sa démission.

Joint à son bureau de Montréal, Alain Arsenault refuse de discuter des raisons de son départ et invoque le secret professionnel qui le lie à son client.

La porte-parole de l’enquête, Nadine Gros-Louis, est tout aussi discrète et se limite à dire qu'« il a mis fin à son contrat pour des raisons personnelles ».

Mais vendredi, Me Arsenault a finalement senti le besoin de commenter la situation, par courriel, en affirmant avoir « quitté l’enquête nationale, non pas pour des questions personnelles ou de nombre d’heures épuisées à mon contrat, mais bien pour des divergences professionnelles importantes ». Il dit cependant croire toujours en son bien-fondé.

Selon plusieurs sources qui ont accepté de se confier à Radio-Canada, ce départ est symptomatique des divergences stratégiques et philosophiques profondes au sein de l’enquête nationale.

Divergences profondes

Du départ fracassant de la commissaire Marilyn Poitras, en juillet 2017, à celui moins publicisé de l’avocat Alain Arsenault, en décembre, les mêmes dilemmes, les mêmes difficultés auront persisté.

Car selon nos sources, les divergences internes qui ont mené à de nombreux départs dépassent les écueils bureaucratiques et les piètres communications avec les familles; elles touchent le coeur même de l’enquête.

Les commissaires ont fait le pari de donner la priorité à la voix des familles, des victimes, celles pour qui cette enquête a été crée.

Or, selon nos sources, certains auraient favorisé une approche beaucoup plus judiciaire. Leur objectif : aller au-delà des histoires individuelles dans l’espoir de démontrer les problèmes systémiques qui ont guidé les autorités au fil du temps.

Une approche que préconisent justement de nombreuses familles, explique la présidente de Femmes autochtones du Québec.

Subpoenas, convocations à témoigner

Deux approches pourtant irréconciliables, compte tenu les délais et les ressources imposées par le gouvernement et de la complexité de l’enjeu à l’échelle du pays, fait valoir une source bien au fait du fonctionnement de l’enquête.

Autre démission

Le départ d’Alain Arsenault s'ajoute à celui de la directrice générale Debbie Reid, confirmé en fin de journée jeudi. Embauchée en octobre dernier, elle ne sera restée en poste que trois mois.

Selon le chef de l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador, ces démissions illustrent un grave problème de gouvernance que l’Enquête nationale doit régler si elle veut espérer poursuivre ses travaux.

Ghislain Picard ajoute que le « flou sur la façon de procéder ne fait qu’ajouter à la confusion générale ».

Laurie Odjik, dont la fille Maisy a disparue à Kitigan Zibi près de Maniwaki en 2008, a toujours eu des réserves quant à la capacité de cette enquête nationale d’être à hauteur des attentes. Ces vagues de démissions ne viennent que miner davantage sa confiance.

Ces nouvelles tuiles s’abattent sur l’enquête alors que tout son personnel est réuni pour un lac à l’épaule à Toronto. Un exercice pour remettre les pendules à l’heure avant d’entreprendre la suite de ses travaux et espérer convaincre le gouvernement Trudeau de prolonger son mandat et son financement.

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