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Ottawa prêt à injecter 2 milliards pour défendre les industries de l'acier et de l'aluminium

Le Canada a annoncé vendredi une série de mesures d'aide financière totalisant 2 milliards de dollars visant à amoindrir l'impact des tarifs douaniers imposés par Washington sur les importations d'acier et d'aluminium. La ministre des Affaires étrangères, Chrystia Freeland, a aussi dévoilé la liste complète des produits américains qu'Ottawa a décidé de viser par les tarifs.

Lors d'une allocution prononcée dans une aciérie de Hamilton, en Ontario, la ministre Freeland a réitéré la fin de non-recevoir transmise par Ottawa à Washington à la suite de l'imposition des tarifs par l'administration Trump, qui a invoqué l'argument de la sécurité nationale pour s'engager sur le chemin du protectionnisme.

« Le prétexte de la sécurité nationale est non seulement absurde, mais également blessant. Ces tarifs sont illégaux en vertu des règles de l'[Organisation mondiale du commerce] et de l'ALENA, et nous avons présenté une plainte pour les contester », a affirmé Mme Freeland.

Pour aider l'économie canadienne et les travailleurs à absorber l'effet des tarifs de la Maison-Blanche, Ottawa versera 2 milliards de dollars aux industries touchées. Ainsi, 1,7 milliard de dollars seront injectés dans la Banque d'investissement du Canada et dans Développement économique Canada pour assurer la bonne marche des entreprises de l'acier et de l'aluminium.

Le gouvernement fédéral prévoit également ajouter 250 millions de dollars au Fonds stratégique de l'innovation, 50 millions pour tirer parti des traités de libre-échange signés avec l'Europe et l'Asie, ainsi que 25 millions dans les coffres du programme d'assurance-emploi, entre autres sommes annoncées.

Pour Chrystia Freeland, la sortie de crise passe par une solution simple.

La ministre a d'ailleurs assuré que, malgré les tensions, Ottawa et Washington maintenaient des relations cordiales. « Je suis sûre que le bon sens prévaudra », a-t-elle affirmé.

Le premier ministre Justin Trudeau s’est d'ailleurs entretenu avec Donald Trump, vendredi. Après lui avoir transmis ses condoléances pour les victimes de la fusillade qui a eu lieu au journal Capital Gazette au Maryland, il a répété qu’il n’avait pas d’autres choix que d’annoncer des mesures de réciprocité en réponse aux tarifs américains imposés depuis le 1er juin 2018.

Les deux dirigeants ont tout de même convenu de rester en étroite communication pour la suite des choses.

« C'est ensemble que nous sommes plus forts », a de son côté déclaré le ministre du Commerce international, François-Philippe Champagne, qui était de passage au Saguenay, siège de l'aluminerie Rio Tinto, pour reprendre les grands points de l'annonce fédérale.

« Service Canada est en lien avec les industries touchées et les secteurs connexes pour leur offrir la formation et le soutien nécessaires dans les circonstances », a-t-il ajouté.

Pour le ministre Champagne, le moment est par ailleurs « idéal » pour diversifier les marchés sur lesquels les producteurs canadiens vendent leurs produits, justement grâce aux 50 millions de dollars alloués par Ottawa.

Produits dans la ligne de mire

En plus des tarifs réciproques qui sont imposés à l'acier et à l'aluminium américains, une taxe de 10 % sera imposée sur un large éventail de produits américains.

Ceux-ci seront touchés par des tarifs de l'ordre de 16,6 milliards de dollars, soit l'équivalent « au dollar près » des mesures imposées par les États-Unis, a assuré la ministre Freeland.

Dans la longue liste dévoilée par le ministère des Finances, on compte plusieurs dizaines de produits contenant de l'acier et de l'aluminium, y compris divers tuyaux et fils, ainsi que des clous, des portes et des fenêtres.

On note aussi la présence de yogourt, de café, de produits de l'érable, de plats cuisinés, de sauces, de produits de beauté, d'alcools forts, de serviettes en papier, de sacs de couchage, de cartes à jouer et de stylos.

Le gouvernement Trudeau assure qu'il a soigneusement évalué où placer ses contre-mesures. Les États américains touchés sont des régions charnières jouant un rôle important lorsque vient le moment de déterminer le vainqueur de la course à la Maison-Blanche, et dont les élus sont particulièrement influents au Congrès et auprès de l'administration américaine.

La ministre Freeland a été claire : les produits visés par les tarifs ont également été choisis parce qu'ils peuvent être « facilement » remplacés par des équivalents canadiens ou d'ailleurs dans le monde.

Plus tôt cette semaine, les ministres des Finances du Canada avaient profité d'une rencontre prévue à Ottawa pour effectuer une démonstration de l'unité entre le fédéral et les provinces sur ce dossier alimentant les tensions avec le voisin et allié américain.

Philippe Couillard « satisfait »

En visite aux États-Unis, le premier ministre Philippe Couillard s'est dit satisfait de l'aide d'Ottawa.

« Ce qui va être important, et je n'ai pas de doute que cela soit le cas, c'est de bien arrimer les mesures fédérales et celles du Québec pour que cela fonctionne de façon conjointe et cumulative et que cela soit le plus facile possible pour les entreprises », a-t-il dit.

Sur la question des 16,6 milliards de droits de rétorsion imposés par Ottawa sur des produits américains, le premier ministre appuie totalement l'administration Trudeau.

« À un moment donné, il faut envoyer un signal que le jeu peut se jouer dans les deux directions. On est tous conscients cependant qu'il n'y a pas grand avenir pour l'un ou l'autre dans une guerre commerciale qui irait en escalade », a martelé Philippe Couillard.

Mesures « cohérentes » pour les uns, onéreuses pour les autres

Les mesures annoncées par Ottawa ont suscité des réactions généralement positives chez les acteurs des industries de l'acier et de l'aluminium. Les principaux acteurs disent toutefois maintenir une réserve, en raison de l'importance des enjeux.

« Je pense que c'est une approche stratégique, cohérente et conséquente », juge Jean Simard, président-directeur général de l'Association de l’aluminium du Canada, en entrevue sur les ondes de RDI.

Les sommes dévoilées par le gouvernement fédéral permettront, selon lui, de venir en aide entre autres aux entreprises canadiennes profitant d'une chaîne d'approvisionnement intégrée où les produits peuvent franchir la frontière canado-américaine à plusieurs reprises.

En entretien téléphonique avec La Presse canadienne, M. Simard a ajouté qu'en se concentrant notamment sur des produits destinés à la « consommation finale », comme des clous, le gouvernement Trudeau a voulu donner un peu de répit aux entreprises qui doivent importer des États-Unis.

Le directeur québécois des Métallos, Alain Croteau, se montre pour sa part moins enthousiaste.

En entrevue à Midi Info, sur les ondes d'ICI Radio-Canada Première, il a indiqué que l'annonce du gouvernement fédéral, si elle mérite d'être saluée par « l'ensemble de l'industrie », ne permettra pas d'éviter que des travailleurs soient touchés par les mesures protectionnistes.

« Ce sont les deuxième et troisième transformations [des produits] qui risquent d'être affectées; [...] dans le cas de l'acier, le produit peut traverser la frontière jusqu'à trois reprises. Pour ce qui est de l'aluminium, cela peut aller jusqu'à huit fois, même plus », estime-t-il.

Automobile, aérospatiale, construction : autant d'entreprises qui pourraient pâtir des tarifs imposés par Washington et Ottawa, croit M. Croteau.

Chez Manufacturiers et Exportateurs du Québec, la présidente-directrice générale, Véronique Proulx, a expliqué que les mesures correspondaient aux demandes de l'association patronale représentant des compagnies qui transforment et importent du métal américain.

« Le défi demeure : la plupart de nos membres qui importent de l'acier et de l'aluminium pour la fabrication de pièces seront taxés, a-t-elle expliqué. Il n'y a pas eu d'exemption, malgré nos demandes. »

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