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Ottawa versera 10 millions de dollars à l'ex-enfant-soldat Omar Khadr

Le gouvernement Trudeau s'apprête à offrir ses excuses en plus d'une indemnité de 10,5 millions de dollars à l'ex-enfant-soldat Omar Khadr afin de le dédommager pour les sévices qu'il a subis lors des 10 années passées à la prison américaine de Guantanamo.

Une source gouvernementale proche du dossier a confirmé l’information à Radio-Canada, mardi, mais n’a pu donner les détails de l’accord.

En voyage en Irlande, Justin Trudeau s’est contenté d’affirmer aux journalistes qu'un processus judiciaire était en cours et sur le point de se terminer.

« Il y a depuis plusieurs années un processus judiciaire qui se déroule sur ce cas. Nous anticipons comme d’autres le font dans les journaux que ça va venir à son terme bientôt », a affirmé le premier ministre.

En avril dernier, l’avocat de M. Khadr, Me Dennis Edney, avait lancé un appel au premier ministre canadien.

« Je m’attends à ce que le gouvernement canadien s’excuse. Des excuses sont essentielles pour Omar Khadr », avait-il affirmé sur nos ondes.

Me Dennis Edney réclamait une indemnisation de 20 millions de dollars.

« Le Canada doit payer une pénalité. Entre autres parce que Maher Arar a, lui, été dédommagé afin de punir la conduite de la GRC dans son dossier. Une punition dans l’espoir que ce genre de situation ne se reproduise plus », avait-il ajouté.

Me Edney ne compte pas faire de commentaire tant que la décision d'Ottawa n'aura pas été officialisée, a indiqué l'un de ses associés, John Phillips.

Des alliés ravis

Le directeur général d’Avocats sans frontières, Pascal Paradis, s'est réjoui d’apprendre que le gouvernement s’apprête à indemniser Omar Khadr.

« C’est une excellente nouvelle », a-t-il affirmé à ICI RDI.

Me Paradis n’est toutefois pas surpris de ce dénouement. Il rappelle que le gouvernement était poursuivi par les avocats de M. Khadr et qu’Ottawa avait déjà montré des signes qu’il y aurait « une nouvelle tournure au dossier ».

Pascal Paradis juge que l’attitude du Canada a été « scandaleuse » dans ce dossier, alors que « tous les autres pays démocratiques du monde avaient rapatrié leurs citoyens de Guantanamo ».

« C’est un dossier où le Canada a violé les droits d’un de ses citoyens, qui était mineur au moment où il a été arrêté en Afghanistan […] On ne lui a jamais accordé le statut de mineur qu’on aurait dû lui accorder en vertu des obligations internationales du Canada. »

Maher Arar, qui a reçu en 2007 plus de 10 millions de dollars d'Ottawa pour avoir été, cinq ans plus tôt, expulsé en Syrie, où il a été torturé, a lui aussi exprimé son bonheur de voir Omar Khadr être dédommagé.

« O. Khadr l'a emporté contre toute attente. Merci à tous les militants courageux, aux personnes de principe et aux organisations qui ont milité pour lui et qui l'ont appuyé dès le premier jour », a écrit M. Arar sur Twitter.

« Demandez à n'importe quelle victime de torture si elle préférerait ravoir sa vie qu'une compensation financière et elle répondra un "OUI" très fort », d'après M. Arar.

« Les esprits bornés qui se plaignent de l'indemnisation d'Omar Khadr réclameraient 1 milliard de dollars si une fraction de ce qui lui est arrivé leur arrivait à eux », a-t-il également publié.

Des opposants furieux

La Fédération canadienne des contribuables (FCC) s'est opposée à ce qu'Ottawa remette à M. Khadr une somme de 10 millions de dollars.

« Si le gouvernement Trudeau souhaite s'excuser pour des erreurs commises dans le passé, c'est une chose. Mais donner 10 millions de dollars de l'argent des payeurs de taxes, c'est extrêmement offensant », a estimé Aaron Wudrick, directeur fédéral de la FCC.

La FCC a lancé une pétition en ligne exigeant d'Ottawa qu'il n'aille pas de l'avant avec cette mesure.

Le chef du Parti conservateur de l'Alberta, Jason Kenney, ancien ministre du gouvernement de Stephen Harper, a qualifié celle-ci d'« odieuse ».

« Ce terroriste avoué devrait payer pour ses crimes en prison, a écrit M. Kenney sur Twitter. Il ne devrait pas en bénéficier aux dépens des contribuables canadiens. »

L'opposition officielle conservatrice à Ottawa s'est aussi opposée à la décision du gouvernement Trudeau.

« Ce n'est pas la chose à faire [This is wrong] », a écrit le Parti conservateur du Canada dans un communiqué.

La fin de la saga canadienne

En 2002, Omar Khadr a été capturé par les États-Unis en Afghanistan, alors qu'il avait 15 ans. Il a été accusé d’avoir jeté une grenade qui a tué un soldat américain.

Il a ensuite passé 2920 jours à la prison américaine de Guantanamo, où il a été torturé, battu et placé en isolement.

À l’époque, ni le gouvernement libéral ni celui des conservateurs n’étaient intervenus pour venir en aide à Omar Khadr, en vertu des conventions internationales sur les enfants-soldats.

En 2010, M. Khadr a accepté de plaider coupable à cinq accusations de crime de guerre devant une commission militaire, afin de pouvoir quitter Guantanamo et revenir au Canada.

Me Paradis qualifie ce procès de « parodie de justice ». Selon lui, les preuves, dont « la plupart ont été obtenues sous la torture », étaient « vraiment faibles ».

La même année, la Cour suprême du Canada a reconnu que les agents du Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS) avaient violé les droits d’Omar Khadr lors d’un interrogatoire à Guantanamo.

Le tribunal avait aussi conclu que le gouvernement du Canada avait violé la Charte canadienne des droits et libertés et les droits fondamentaux d'Omar Khadr.

De retour au pays en 2012, il a ensuite purgé trois ans de prison avant d’obtenir une libération sous caution en 2015.

Deux affaires toujours en cours aux États-Unis

Ce dernier épisode de la saga judiciaire canadienne d’Omar Khadr ne marque toutefois pas la fin de ses démêlés avec la justice.

Deux dossiers sont toujours en cours aux États-Unis.

En juin 2015, une cour fédérale de l’Utah a condamné Omar Khadr, dans une poursuite au civil, à verser 134,2 millions de dollars américains en dommage aux familles d’un soldat tué et d’un autre blessé en Afghanistan.

L’avocate au dossier tente depuis de faire reconnaître ce jugement au Canada.

De plus, Omar Khadr est toujours en attente de son appel à la Cour de révision de la commission militaire, à Washington, pour annuler toutes ses condamnations aux États-Unis. Ce processus pourrait s’étirer encore sur plusieurs années.

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