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Pas question d'enterrer les débats de société, disent Couillard et Lisée

Au surlendemain de l'attentat meurtrier à la grande mosquée de Québec, le premier ministre Philippe Couillard et le chef péquiste Jean-François Lisée assurent que les débats de société entourant l'intégration des nouveaux arrivants se poursuivront. La société québécoise demeure ouverte et accueillante, disent-ils, même si l'islamophobie existe bel et bien.

S'adressant aux journalistes en matinée, les deux hommes ont été tour à tour bombardés de questions concernant des propos tenus lundi par des représentants de la communauté musulmane, selon lesquels les débats identitaires ont entraîné un regain de tension au Québec.

« Il n’est pas question de brimer quelque débat que ce soit », a plaidé le premier ministre Couillard dans les corridors de l'Assemblée nationale, avant de réitérer son appel à faire attention aux « messages sous-jacents » de certaines prises de position défendues dans ces débats.

Si on commence en présentant l’étranger comme une menace, une atteinte à notre identité, quelque chose qu’il faut éloigner, ça ne va pas très bien pour l’idée du vivre-ensemble et d’un Québec qui est véritablement inclusif.

Philippe Couillard

« Si on commence en exprimant les principes d’ouverture, d’inclusion et d’accueil, a-t-il par contre souligné, et qu’on a des débats spécifiques sur certaines questions, par exemple le mode d’intégration des nouveaux arrivants, les programmes de francisation, les programmes d’insertion en emploi... Voilà des débats qui sont absolument essentiels et nécessaires. »

Des meurtriers ne doivent jamais empêcher la société de « débattre paisiblement des questions qui la préoccupent », qu'il s'agisse d'identité, d'immigration ou d'intégration, avait commenté plus tôt M. Lisée, en arrivant à la rencontre de son caucus, à Montréal.

Mais « il est vrai qu’il y a le débat et la manière », a-t-il ajouté aussitôt. Il convient de faire « preuve de prudence » dans le choix des mots utilisés dans ces débats, a dit le chef péquiste. Il s'agit d’une « responsabilité collective » des politiciens, des médias et de tous ceux qui commentent l’actualité sur les réseaux sociaux.

Bien que ça ne doive pas nous limiter dans le sujet de nos débats, il faut avoir une attitude particulière, apaisée dans la façon d’en débattre. Ça s’applique à nous, au Parti québécois, et ça s’applique à M. Couillard, qui doit admettre que nous devons, nous pouvons tenir ces débats.

Jean-François Lisée

« Il faut éviter […] les dérapages et de dire que si l’autre n’est pas d’accord avec nous, il est intolérant ou xénophobe », a-t-il ajouté.

L'islamophobie au Québec, pas pire qu'ailleurs

MM. Couillard et Lisée reconnaissent tous deux que l’islamophobie existe bel et bien au Québec, mais que cela n'est pas pire qu'ailleurs. Notre société est « très majoritairement accueillante, ouverte et aimante », a dit le premier ministre; elle est « l'une des plus pacifiques au monde », a fait valoir le chef de l'opposition.

[L'islamophobie], il y en a comme dans toute société. Ce serait une erreur de dire que ça n’existe pas, mais ce serait une erreur de dire que c’est un courant dominant au Québec.

Philippe Couillard

« Chaque société a à vivre avec des démons. Notre société n’est pas parfaite, aucune société n’est parfaite. Ces démons, ils se nomment xénophobie, racisme, exclusion », a-t-il admis sans détour.

Philippe Couillard a d'ailleurs tenu à remercier tous ceux et celles qui ont participé à des manifestations lundi soir pour témoigner de leur solidarité envers la communauté musulmane de Québec, dont six membres ont été assassinés, et plusieurs autres blessés.

Selon lui, ces gens ont exprimé à cette occasion « leur rejet de tout discours haineux, de tout ce qui est autre chose que l'inclusion et l'accueil dans notre société ». Le premier ministre exprime d'ailleurs l'espoir qu'il s'agisse d'un « point tournant » pour le Québec. « Je pense qu'il y aura un avant et un après », a-t-il affirmé.

Jean-François Lisée souligne pour sa part que plusieurs représentants de la communauté musulmane ont eux-mêmes souligné au cours des dernières heures que le Québec est une société pacifique et tolérante. « Je ne suis pas de ceux qui pensent qu’il faille faire le procès des Québécois », a-t-il déclaré.

Est-ce qu’il y a du sentiment anti-islam, anti-musulman au Québec? Bien sûr. Est-ce qu’il y en a plus ici qu’ailleurs? Non.

Jean-François Lisée

Le premier ministre Couillard a invité les médias à se garder de toute conclusion hâtive concernant l'influence que les débats politiques des dernières années auraient pu avoir sur l'auteur présumé de la tuerie de dimanche.

« Attention au relativisme qui vise à trouver des excuses au discours xénophobe, d’exclusion et d’intolérance. Il n’y en a pas », a-t-il soutenu, avant d'inviter les médias à « ne pas tomber dans des affrontements partisans alors qu'il y a des gens qui souffrent. »

« Je ne veux vraiment pas aujourd’hui – et j’espère au cours des prochains jours et des prochaines semaines - qu’on commence à pointer du doigt des organisations ou des personnes qui seraient soi-disant responsables du drame épouvantable qu’on a connu ici au Québec », a-t-il affirmé.

Quelles mesures à venir?

Interrogé sur des mesures que pourrait adopter son gouvernement dans la foulée de la tragédie, le premier ministre Couillard a répondu en invitant les Québécois des différentes communautés à faire un effort pour se comprendre.

« La meilleure chose à faire, c’est que les gens se parlent et se connaissent. Souvent, la xénophobie, l'ignorance et l'exclusion viennent de la méconnaissance », a-t-il dit, en rappelant que tous les hommes assassinés dimanche étaient bien intégrés.

C’est ça qu’il faut encore plus démontrer et assurer : qu’on ait des contacts plus profonds et plus réguliers entre communautés. [...] Les questions de société ne se règlent pas nécessairement par lois et règlements.

Philippe Couillard

Le premier ministre dit ne pas regretter l'abandon du projet de loi sur les discours haineux, malgré les commentaires parfois déplorables qui peuvent parfois être lus en ligne, notamment sur les médias sociaux. « L'opinion publique voulait qu'on préserve la liberté de parole », a-t-il conclu.

« La liberté de parole va faire en sorte qu’on va entendre des choses avec lesquelles on est profondément en désaccord, a-t-il admis. C’est à nous, à ce moment-là, de combattre la parole par la parole. Je ne crois pas qu’interdire le discours, ou limiter la liberté d’expression, soit la direction dans laquelle les Québécois veulent aller. »

Jean-François Lisée croit pour sa part que le gouvernement doit adopter des « mesures robustes » pour lutter contre la discrimination et le racisme, notamment en matière d’emploi et de logement.

Lutter contre le racisme et la discrimination chez nous, oui, c’est une nécessité. Ça existe. Mais s’autoflageller, ce n’est pas voir la réalité d’une société extraordinairement ouverte.

Jean-François Lisée

M. Lisée déplore que certains fassent un lien direct entre le débat entourant la charte de la laïcité, qu’a défendue en vain le gouvernement Marois, et le climat délétère montré du doigt. « Je leur dis de peser leurs mots, de ne pas faire d’amalgames, d’avoir un débat apaisé, de ne pas essayer d’utiliser un attentat meurtrier pour faire des gains politiques. »

Le chef péquiste maintient en outre que le Québec ne peut faire l’économie d’un débat sur l’interdiction de la burqa dans l’espace public. « Nous sommes dans une société qui valorise énormément l’égalité entre les hommes et les femmes, et cela contredit cette valeur commune », a-t-il fait valoir.

Selon lui, il « aurait été mieux pour tout le monde » de clarifier plus rapidement les questions entourant les accommodements raisonnables. « Tout ce qui traîne se salit », a-t-il commenté, en invitant le gouvernement Couillard à faire preuve de plus de volonté politique en la matière, en modifiant notamment le projet de loi 62 sur la neutralité religieuse.

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