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Portrait des jeunes Québécoises attirées par l'islam radical

De jeunes femmes issues de bonnes familles, mais qui ressentent un malaise identitaire, qui sont confrontées à des modèles féminins contradictoires et qui trouvent un certain réconfort dans l'islam radical : c'est en ces termes qu'un nouveau rapport décrit les jeunes Québécoises parties combattre en Syrie et en Irak aux côtés du groupe armé État islamique (EI).

Un texte d'Hugo Lavallée

Pour la première fois, un rapport gouvernemental dresse le portrait de la dizaine de femmes qui ont quitté le Québec, ou qui ont failli le faire, pour rejoindre les rangs des islamistes radicaux.

Le document, rédigé par le Conseil du statut de la femme et le Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence, permet pour une rare fois de lire les témoignages de jeunes femmes qui ont entrepris des démarches afin de se rendre combattre à l'étranger.

Le rapport indique qu'entre trois et sept jeunes Québécoises auraient quitté le pays ces dernières années pour se rendre en Irak ou en Syrie, dans les territoires occupés par l'EI.

« Si le résultat pour le Québec quant au nombre de femmes ayant rejoint la Syrie est relativement modeste [...], il cache un nombre plus important de femmes ayant formulé le désir de se rendre en Syrie ou planifié un tel voyage », met toutefois en garde le rapport.

Les sources du malaise

Si les auteurs insistent d'entrée de jeu sur l'absence d'un « profil type », auquel pourrait être réduit l'ensemble des cas de femmes ayant rejoint l'EI, ils identifient des caractéristiques communes à celles qui ont fait ce choix.

La plupart des femmes radicalisées sont jeunes, entre 17 et 19 ans, note le rapport. Certaines d'entre elles ont vécu un drame personnel ou un « épisode traumatique » comme la mort d'un proche.

Plusieurs d'entre elles comptent au moins un parent né à l'étranger et vivent « un dilemme identitaire et un rapport distancié quant à l'identité québécoise et à l'héritage parental », ce qui est source de « malaise ».

« Je me sens perdue, je me sens un peu étrangère ici et même chose dans mon pays. Je suis trop Québécoise pour mon pays d'origine, car je n'ai pas le même accent ni les mêmes coutumes. Ici, je me sens un peu étrangère aussi... Je m'attache à ma religion, c'est ce que je suis », confie une jeune fille ayant voulu quitter le Québec pour rejoindre la Syrie.

Une identité féminine en question

Le rapport met aussi en exergue « l'identification complexe aux différents modèles de féminité qui [...] sont aujourd'hui proposés dans les sociétés occidentales ».

Pour ces jeunes femmes radicalisées, le modèle féminin proposé par la société occidentale se limite à « des questions d'apparence plutôt qu'à celle de la liberté » : « L'idéal islamique [...] romantique se traduit également par une rhétorique de respect dû aux femmes et un refus de leur sexualisation, en opposition explicite au modèle féminin occidental », explique le rapport.

« Je fais des choses que je sais qui ne sont pas correctes [sic]. Par exemple, m'épiler les sourcils ou mettre du rouge aux ongles », dit en écho à ce constat une jeune fille qui a tenté de se rendre en Syrie.

Déboussolées, ces jeunes femmes trouvent dans l'islam radical un sentiment d'appartenance et une source de valorisation.

« C'était vraiment comme une grande famille. J'aimerais vraiment retrouver ça », explique une jeune fille qui a tenté de quitter le Québec après avoir fréquenté des gens prêchant l'islam radical.

« Je me voyais dans un orphelinat à aider les enfants »

Les pairs jouent également un rôle « décisif » dans le renforcement idéologique. « [...] Cela devient la mode d'être comme ça, voilées et tout. Elles prennent des photos, mais elles se maquillent, etc. Il y a une obsession pour les photos », explique une mère dont la fille voulait aller en Syrie.

Une « perception de stigmatisation » de la part de la société québécoise, l'« identification à une communauté musulmane persécutée » et, surtout, l'idéalisation du rôle qu'elles pourraient jouer à l'étranger sont également au nombre des facteurs qui incitent de jeunes Québécoises à quitter le pays ou à tenter de le faire.

« Je me voyais dans un orphelinat à aider les enfants », affirme une jeune femme citée dans le rapport.

« Ici, je me sentais inutile. Je voulais faire don de moi. Je voulais avoir un jardin là-bas, faire pousser des choses pour nourrir le monde », illustre une autre.

Victimes, mais aussi actrices

Même si certaines jeunes femmes recrutées par l'EI sont en position de « vulnérabilité », le rapport indique toutefois qu'elles « ne doivent pas être considérées exclusivement comme des victimes, car ce sont aussi des actrices ».

Ses auteurs montrent du doigt les « stéréotypes » qui réduisent les femmes radicalisées « au statut d'esclaves sexuelles ou de jeunes filles naïves ».

Le rapport note enfin que la participation des femmes à des mouvements violents n'est pas nouvelle.

Des révolutionnaires du 18e siècle au KKK, en passant par les Brigades rouges en Italie, le Front de libération nationale en Algérie et les FARC en Colombie, « la profondeur historique de l'engagement des femmes dans des formes de mobilisation radicales, parfois violentes » ne saurait être niée, font valoir les auteurs de l'étude.

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