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Pour qui ont voté vos voisins? La réponse en carte

Les gens de la ville votent à gauche, ceux de la campagne votent à droite; vous croyez? Détrompez-vous. Le fin détail du vote aux élections fédérales de 2011 montre des circonscriptions bigarrées, où les luttes à deux ou à trois sont légion - et le résultat loin d'être évident à première vue. La dernière refonte de la carte électorale change encore plus la donne.

Un texte de Mathieu Gobeil

« On tend à penser que les villes, d'un côté, et les régions rurales, de l'autre, votent de façon unitaire, ou qu'on y trouve des intérêts communs. Mais les résultats électoraux montrent que ce n'est pas le cas », affirme le professeur de science politique Dennis Pilon de l'Université York, en Ontario.

« Bien sûr, des partis ont toujours la mainmise sur certaines circonscriptions qui leur donnent traditionnellement 60 % ou 70 % d'appui, mais dans la plupart des circonscriptions du pays, il y a une dynamique de compétition », poursuit-il.

Cette diversité se reflète d'un océan à l'autre. Dans la carte élaborée par Radio-Canada, on accède au résultat de chaque bureau de scrutin. Résultat : on observe nombre de circonscriptions multicolores. Voyez cinq exemples intéressants où les luttes sont à surveiller avec le nouveau tracé (voir plus bas).

Un redécoupage lourd de conséquences

Dans la nouvelle carte électorale adoptée en 2013 - le résultat du travail des commissions indépendantes ces dernières années -, 87 % des circonscriptions ont de nouvelles limites et 30 nouvelles ont été créées. Cette situation change considérablement la donne pour les partis et les candidats.

« Toutes les fois où l'on ajoute de nouvelles circonscriptions, on brouille les cartes. Les partis ont déjà investi beaucoup pour avoir des données, savoir où sont leurs forces, leurs faiblesses. Et tout à coup [en refaisant le tracé d'une circonscription], on ajoute des électeurs qui vont potentiellement appuyer un autre parti », dit Dennis Pilon.

« Les conservateurs étaient vraiment désavantagés par l'ancien découpage électoral, dans la mesure où les provinces de l'Ouest, où ils sont forts, étaient sous-représentées », explique Louis Massicotte, professeur de science politique à l'Université Laval.

Toutefois, la nouvelle carte électorale - qui ajoute 6 circonscriptions en Colombie-Britannique, 6 en Alberta, 15 en Ontario et 3 au Québec - leur donne un certain avantage. « Il y a plus de sièges [dans] des régions pas mal conservatrices. Ils gagnent environ 20 des 30 nouveaux sièges », estime-t-il.

Mais pour la dizaine de nouvelles circonscriptions restantes, rien n'est joué.

Le porte-à-porte, est-ce que ça rapporte?

Dans les circonscriptions redessinées, les formations politiques déploient des ressources considérables sur le terrain - porte-à-porte, rencontres d'organismes et d'associations, dîners spaghetti - pour faire connaître leurs candidats à une clientèle électorale qui est parfois tout à fait nouvelle.

« Mais sur le plan scientifique, on n'est pas certain que ça a énormément d'importance ou d'impact », dit le professeur Massicotte.

« Quand l'électeur prend sa décision, il prend en compte toutes sortes d'éléments : le chef du parti, c'est bien important; le parti et son programme, c'est important; et, dans une certaine mesure, la personnalité du candidat local », poursuit-il.

« Le professeur André Blais de l'Université de Montréal a fait une étude, où il a demandé aux gens ce qui déterminait leur choix : 40 % des répondants disaient voter pour un candidat d'abord. Mais quand on leur posait plus de questions, comme "mais si ce candidat n'était pas avec le parti que vous préférez", là, seulement 3 % des gens voteraient pour ce candidat », explique de son côté Dennis Pilon.

« On dit qu'un bon candidat peut donner cinq points de pourcentage de plus dans une course [dans une circonscription]. Ce n'est pas énorme. Mais, dans certains cas, c'est ça qui peut faire la différence. Et c'est là-dessus essentiellement que les députés se désâment dans leur comté. Pour essayer de rencontrer le plus grand nombre possible de gens », mentionne Louis Massicotte.

Des milieux bien différents

Par ailleurs, le porte-à-porte n'a pas la même importance selon les milieux, fait remarquer le professeur Massicotte. « Si vous vous présentez dans un comté urbain aisé - par exemple Mont-Royal ou Westmount - le travail de comté ne sera pas très demandant. Les gens n'ont pas vraiment besoin de services. Mais si vous êtes dans un comté urbain populaire, les gens vont vous demander beaucoup plus. Et si vous êtes dans un comté rural ou semi-rural, là vous allez passer votre temps dans le travail de terrain », résume-t-il.

MM. Massicotte et Pilon insistent : il ne faut pas se baser sur les résultats de 2011 pour tenter de prévoir ceux de 2015 - en raison de la nouvelle carte électorale, des mouvements démographiques et des enjeux qui ne sont pas les mêmes, notamment.

« Lorsque les gens votent, dans une grande proportion, ils le font en fonction de ce qu'ils pensent qu'il va se passer, et pas nécessairement ce qu'ils veulent voir se produire. Oui, beaucoup ont depuis longtemps arrêté leur choix, mais pour les indécis, ils vont souvent regarder dans quelle direction souffle le vent », dit Dennis Pilon. C'est pourquoi les prédictions, à ce moment-ci de la course, veulent dire bien peu, selon lui.

Découvrez cinq circonscriptions sous un autre angle

1. Ahuntsic-Cartierville

La course dans la circonscription du nord de l'île de Montréal est l'une des plus suivies de la campagne par les analystes.

Sur la carte montrant les résultats électoraux de 2011, la circonscription présente trois couleurs dominantes : le bleu clair (Bloc québécois), l'orange (NPD) et le rouge (PLC).

Elle est parmi les rares circonscriptions bloquistes à avoir résisté à la vague orange en 2011. Mais cette fois-ci, la députée sortante Maria Mourani se présente sous la bannière du Nouveau Parti démocratique. Son adversaire libérale, la candidate vedette Mélanie Joly, pourrait lui donner du fil à retordre. Toutefois, la venue de Mme Joly dans la circonscription et le déroulement de l'investiture ont fait l'objet de critiques.

Le candidat du Bloc est Nicolas Bourdon, les conservateurs présentent Wiliam Moughrabi et les verts misent quant à eux sur Gilles Mercier.

Avec la refonte électorale, la circonscription a été élargie à l'ouest et a perdu une portion, à l'est. Selon Élections Canada, qui a transposé les votes de 2011 sur la nouvelle carte, la victoire serait allée aux libéraux si les nouvelles divisions électorales avaient été en vigueur à l'époque.

Mme Mourani avait contesté en 2013 les changements apportés à sa circonscription.

2. Saskatoon

Les villes sont maintenant séparées des campagnes en Saskatchewan. Avec la refonte de la carte, Saskatoon a vu la création de trois nouvelles circonscriptions urbaines sur son territoire - Regina, elle, en obtient deux. Lors des élections de 2011, une grande proportion des électeurs de ces villes ont voté pour le NPD, mais aucun député néo-démocrate n'a été élu - un effet des anciennes divisions. En transposant les données de 2011 sur la nouvelle carte, Élections Canada constate que le NPD aurait obtenu deux sièges, un dans chaque ville.

« Pour une raison étrange, les anciennes limites des circonscriptions, qui ont été établies dans les années 1980 et 1990, incluaient les portions des grandes villes dans les circonscriptions rurales. Ça a permis aux conservateurs de maximiser leur représentation. En gros, ça a dilué le vote des autres partis », explique Dennis Pilon. « Avec la nouvelle carte, on est presque sûr que la province ne connaîtra pas le même raz-de-marée conservateur qu'à la dernière élection », indique le professeur de science politique.

3. Mississauga-Centre

Les partis se disputent chaudement Toronto et sa couronne, où l'on compte nombre de nouvelles circonscriptions. Mississauga-Centre est l'une d'elles. Elle a été créée à partir de portions de quatre anciennes circonscriptions, dont celle de l'ancienne vedette du Parti conservateur qui est passée du côté des libéraux, Eve Adams (Mississauga-Brampton South).

Mississauga-Centre est vue par certains analystes comme un « microcosme » de la société canadienne. Circonscription très multiculturelle, on y compte beaucoup de retraités, de familles ainsi que de jeunes couples qui ont quitté la ville pour emménager dans les nouveaux condos de la banlieue.

En 2011, le vote était réparti entre libéraux et conservateurs. En vue du 19 octobre, les libéraux présentent Omar Alghabra, les conservateurs, Julius Tiangson, le NPD, Farheen Khan et les verts, Linh Nguyen.

4. Vancouver Granville

Il s'agit d'une des nouvelles circonscriptions de la Colombie-Britannique, située en plein coeur de Vancouver. Elle comprend plusieurs quartiers, soit Shaughnessy, Mt. Pleasant, Oakridge et Marpole. Elle a été constituée à partir de portions de quatre circonscriptions actuellement détenues par deux députées libérales, une conservatrice et un néo-démocrate. Les trois principaux partis, ainsi que les verts, y mettent beaucoup d'efforts.

Les libéraux comptent sur une vedette locale, Jody Wilson-Raybould, une ancienne chef de l'Assemblée des Premières Nations de la Colombie-Britannique. Mira Oreck, qui représente le NPD, a travaillé pour sa part à l'Institut Broadbent et à l'organisation des campagnes du maire de Vancouver, Gregor Robertson. Les conservateurs misent quant à eux sur Erinn Broshko, le PDG d'une entreprise de biotechnologie. Les verts ont arrêté leur choix sur le comptable et homme d'affaires Michael Barkusky.

5. Madawaska-Restigouche

 

Le député sortant, le conservateur Bernard Valcourt, est l'un des quelques ministres dont disposait Stephen Harper en Atlantique. Il se représente contre l'ancien journaliste de Radio-Canada Rosaire l'Italien, qui porte les couleurs du NPD. Les libéraux, eux, comptent sur René Arseneault.

Cette circonscription a longtemps été détenue par les libéraux, avant de passer aux conservateurs au dernier scrutin. La carte montre que les trois principaux partis se sont partagé le vote en 2011.

Selon le professeur de science politique Dennis Pilon, les Maritimes sont un cas particulier, où l'on constate que les intérêts économiques qui guident nombre d'électeurs les amènent à opter pour des partis qui ne représentent pas nécessairement leurs valeurs.

La réforme de l'assurance-emploi des conservateurs est sans doute une des raisons pour lesquelles ils récoltent peu d'appui dans les sondages en ce moment en Atlantique, selon lui. Dans ces provinces, l'électorat est en général plus conservateur sur le plan des valeurs que l'ensemble de la population canadienne. « Mais puisque l'axe économique est différent de celui des valeurs, on assiste à une situation plutôt ironique », dit Dennis Pilon, qui souligne que plusieurs électeurs votent pour les libéraux, alors que leur profil « social » correspond plus à celui des conservateurs.

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