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Premier débat des chefs en vue d'un lointain scrutin

Le premier ministre sortant « ne nie pas » que l'économie canadienne est au seuil d'une récession. Et même en l'absence du chef du Bloc québécois, Gilles Duceppe, la question d'un éventuel référendum sur la souveraineté du Québec peut s'introduire dans un débat électoral fédéral.

Un texte de François Messier et Marc-Antoine Ménard

Voilà deux des choses à retenir de la première joute oratoire entre Stephen Harper, Thomas Mulcair, Justin Trudeau et Elizabeth May, à Toronto, organisée par le magazine Maclean's.

« Quel est votre chiffre, Justin? » - Thomas Mulcair

Deux sujets ont dominé les quelque 30 minutes de débat sur les institutions démocratiques : les positions des uns et des autres face à la loi sur la clarté référendaire, adoptée par le gouvernement Chrétien après le référendum de 1995, et la réforme du Sénat.

C'est le chef du Parti libéral Justin Trudeau qui a ouvert les hostilités en attaquant la décision de son adversaire du Nouveau Parti démocratique Thomas Mulcair de ramener à l'avant-scène la déclaration de Sherbrooke faite par son prédécesseur Jack Layton, qui affirme qu'un référendum remporté par les souverainistes avec une majorité simple serait valable.

Thomas Mulcair a rappelé qu'il s'est battu contre les souverainistes lors des référendums de 1980 et 1995, sans renier la déclaration de Sherbrooke. « Justin Trudeau et Gilles Duceppe sont les deux seules personnes au Canada qui ont hâte de parler de séparation à nouveau », a-t-il lancé.

M. Mulcair a ensuite contre-attaqué en demandant à plusieurs reprises au chef libéral quel était « son chiffre » pour reconnaître un référendum remporté par les souverainistes.

« Neuf », a fini par répondre M. Trudeau. « Neuf juges de la Cour suprême ont dit qu'un vote ne suffisait pas pour briser le pays ». Il a ensuite accusé le chef néo-démocrate « de se ranger du côté des séparatistes québécois plutôt que celui de la Cour suprême ».

Relancé par le modérateur Paul Wells, Justin Trudeau a fini par dire que le seuil au-delà duquel une victoire des souverainistes serait reconnue devrait être établi dans le contexte d'un prochain référendum.

Le chef du Parti conservateur Stephen Harper a fini par intervenir dans ce débat... pour adopter l'analyse de Justin Trudeau. « Pourquoi ramener le débat au sujet de la loi sur la clarté sinon pour satisfaire les éléments séparatistes de la députation du NPD au Québec? Personne ne parle de ça », a-t-il lancé.

Pris à partie par MM. Trudeau et Harper, Thomas Mulcair a ajouté qu'il était « dangereux » de ne pas reconnaître une majorité simple. En agissant de la sorte, dit-il, des Québécois « pourraient voter oui pour envoyer un message ».

« Vous lancez de l'essence sur un feu qui ne brûle même pas », a rétorqué Stephen Harper.

Au seuil d'une récession

Sans surprise, le premier ministre sortant a été pris à partie par les trois autres chefs, en raison de la situation économique actuelle. Tous ont noté que le Canada est à la veille d'être officiellement en récession, puisque la croissance du pays est négative depuis cinq mois. « Je ne le nie pas », a d'ailleurs fini par admettre Stephen Harper, en notant cependant que la décroissance est presque entièrement attribuable au secteur énergétique. Il argue que la croissance est solide dans les autres secteurs.

Thomas Mulcair et la chef du Parti vert, Elizabeth May, ont par ailleurs tous deux affirmé que la dette publique du Canada a augmenté de 150 milliards de dollars depuis que les conservateurs de Stephen Harper ont pris le pouvoir. Les huit déficits consécutifs enregistrés par le gouvernement canadien ont aussi été soulignés à la fois par MM. Mulcair et Trudeau. « Nous avons un budget équilibré, ce qui n'est pas le cas des autres pays, Tom », a répliqué le premier ministre.

Stephen Harper a d'ailleurs souvent tenté d'esquiver les attaques de ses adversaires en comparant la situation économique du Canada avec celle des autres pays du G7. Il a notamment fait valoir que la baisse du taux d'imposition des entreprises a fonctionné, ce qui explique que le taux de création d'emplois est l'un des plus élevés du G7, a-t-il dit. Comme il l'a fait depuis le début de la campagne, il a accusé ses adversaires de vouloir augmenter les taxes, ce qui nuirait à la création d'emplois.

Les chefs de l'opposition ont évidemment tenté de mettre de l'avant leur plan respectif pour relancer l'économie en difficulté. Justin Trudeau a défendu sa volonté de remettre de l'argent dans les poches de la classe moyenne en augmentant le taux d'imposition des Canadiens les plus riches. Il a aussi attaqué le plan de Thomas Mulcair qui, dit-il, « fait de bonnes critiques, mais n'offre pas de bonnes réponses ».

Il l'a accusé de tromper les Canadiens avec sa promesse d'augmenter le salaire minimum à 15 $/heure, une politique qui ne s'applique qu'aux employés travaillant sous juridiction fédérale. Selon lui, seuls 1 % des Canadiens qui gagnent actuellement le salaire minimum pourront profiter du plan des néo-démocrates.

Thomas Mulcair a quant à lui rappelé qu'il veut créer 1 million de places en garderie pour les familles. Il a aussi fait valoir qu'il comptait diminuer les impôts des petites entreprises qui, dit-il, sont responsables de 80 % des créations d'emploi.

« Mon rôle n'est pas de m'excuser pour les gestes des autres » - Stephen Harper

Au sujet du Sénat, le premier ministre sortant a été placé sur la défensive par une question de Paul Wells, qui lui a rappelé qu'il avait d'abord promis de ne nommer aucun sénateur qui ne serait pas élu, avant d'en nommer 59, pour finalement décider de ne plus en nommer du tout. Il lui a en outre demandé s'il ne devait pas s'excuser auprès des Canadiens pour avoir nommé les sénateurs Mike Duffy, Pamela Wallin et Patrick Brazeau.

Le chef conservateur s'est défendu d'avoir nommé tous les sénateurs qui ont des problèmes à l'heure actuelle, et s'est félicité que le Sénat ait finalement des règles claires, qui sont en vigueur.

« Mon rôle n'est pas de m'excuser pour les gestes des autres », a-t-il ajouté ensuite. « Quand de mauvais gestes ont lieu, le rôle d'un chef est de prendre la responsabilité et de rendre les gens imputables, et c'est exactement ce que nous faisons ».

M. Harper a aussi assuré qu'il avait obtenu un avis constitutionnel reconnaissant son droit à ne plus nommer de sénateurs. « Celui qui vous a dit ça doit retourner à la faculté de droit », a rétorqué Elizabeth May. « Ce que vous faites est inconstitutionnel ».

La chef du Parti vert a par ailleurs vertement critiqué le fait que le Sénat, composé de membres non élus, a pu mettre de côté la loi sur la responsabilité en matière de changements climatiques qui avait été adoptée par le gouvernement en 2010. Elle a accusé M. Harper d'être responsable de ce geste antidémocratique. Thomas Mulcair en a rajouté sur le même sujet.

« On leur a demandé d'appuyer la position du parti, qui n'appuyait pas ce projet de loi », a admis Stephen Harper.

Thomas Mulcair a aussi attaqué le chef libéral au sujet du Sénat. « Justin Trudeau veut de meilleurs sénateurs; je ne veux que d'anciens sénateurs », a-t-il lancé, en rappelant qu'il souhaite l'abolition de la Chambre haute.

Lorsque Paul Wells lui a rappelé que le premier ministre du Québec, Philippe Couillard, notamment, était contre l'abolition du Sénat, le chef néo-démocrate a admis qu'il ne serait pas facile de dégager un consensus auprès des premiers ministres provinciaux.

Il s'est cependant engagé à travailler en ce sens, notamment en engageant un dialogue avec ces premiers ministres. Il a d'ailleurs promis de rencontrer ses homologues provinciaux au moins deux fois par année, soit une fois à Ottawa, et une autre dans une autre ville du pays.

Harper ciblé par ses adversaires au sujet de l'environnement

Stephen Harper a affirmé qu'il dirigeait le premier gouvernement dans l'histoire à avoir fait croître l'économie tout en réduisant les émissions de gaz à effet de serre (GES). Le chef conservateur a de nouveau soutenu que son gouvernement s'était donné les cibles les plus ambitieuses de réduction des émissions de GES dans le secteur de l'électricité, alors que la décision de l'Ontario de supprimer ses centrales thermiques en est grandement responsable, comme le rappelle cette épreuve des faits.

« M. Harper, personne ne vous croit », a lancé le chef libéral Justin Trudeau. « Seule la crise économique de 2008 a fait chuter les émissions de GES », a renchéri la chef du Parti vert, Elizabeth May.

Le chef néo-démocrate, Thomas Mulcair, s'est présenté comme un partisan d'évaluations environnementales en profondeur des projets de pipeline. Il a accusé Stephen Harper d'avoir éliminé de nombreuses lois environnementales importantes, faisant en sorte, selon M. Mulcair, d'empêcher les projets énergétiques de démarrer.

M. Mulcair a soutenu que s'opposer à l'avance aux projets de pipeline, comme la chef du Parti vert, était aussi mal que de tous les approuver à l'avance, comme le chef conservateur. Le chef néo-démocrate a estimé qu'il valait mieux évaluer si ces projets de pipeline pourraient permettre d'éviter la circulation de superpétroliers ou de trains dangereux.

Tentant une attaque, Justin Trudeau a soutenu que M. Mulcair avait un double discours sur le projet Énergie Est, selon la langue officielle utilisée, ce qui n'est pas le cas, selon cette épreuve des faits. Le chef néo-démocrate a répliqué que M. Trudeau avait pour sa part appuyé Énergie Est, en entrevue à Radio-Canada. Il avait cependant précisé que son appui tenait « à certaines conditions ».

EI et C-51

La lutte contre le groupe armé État islamique (EI) a sans surprise lancé la portion du débat sur la politique étrangère et la sécurité.

Comme au sujet de l'environnement, Thomas Mulcair a encore une fois tenté de se présenter comme une voix modérée entre l'opposition d'Elizabeth May et l'adhésion automatique de Stephen Harper. Il a promis que le NPD aurait une approche « subtile » en tenant compte, par exemple, de l'absence d'appui de l'OTAN à la mission actuelle en Irak et en Syrie.

Stephen Harper a insisté sur le danger que représente l'EI. « Ce serait absolument fou de ne pas combattre ce groupe avant qu'il se rende à nous », a-t-il dit.

Justin Trudeau a répliqué qu'il fallait être « réfléchi » quant à l'approche à utiliser et en évaluer les résultats potentiels. Aussi, M. Trudeau a reproché aux conservateurs de laisser tomber les militaires à leur retour de mission, ce qu'a nié Stephen Harper, vantant des investissements de son gouvernement dans l'aide aux vétérans.

M. Trudeau a dû défendre l'appui de son parti à la Loi antiterroriste issue du projet C-51. Il a affirmé qu'il était prêt à revoir les éléments critiqués de la loi, estimant qu'il fallait trouver « un équilibre entre les droits et la sécurité ».

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