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Réforme en santé : au tour des cadres d’être « à bout de souffle »

EXCLUSIF - L'épuisement professionnel tant dénoncé dans les dernières semaines chez les travailleurs de la santé s'étend aux cadres. Les congés de maladie des patrons sont à la hausse depuis la grande restructuration du réseau par le ministre de la Santé Gaétan Barrette. Les indemnités de départ ont de plus atteint 119 millions de dollars.

Un texte de Mathieu Dion, correspondant parlementaire à Québec, avec la collaboration de Véronique Prince

Grâce à la Loi sur l’accès à l’information, la majorité des 21 centres intégrés de santé et de services sociaux (CISSS) du Québec nous ont fait parvenir les taux d’assurance salaire des dernières années de leurs cadres. Partout, ce ratio d’heures de congé de maladie par rapport aux heures travaillées a augmenté.

Au CISSS de l’Outaouais, par exemple, il a plus que doublé depuis 2013, passant de 3,27 % à 7,51 % en 2016-2017.

Bien que la hausse ne soit parfois que d'un ou deux points de pourcentage, elle serait l’illustration de l’impact de la réforme du ministre Barrette. « Les cadres sont essoufflés, ils ont beaucoup de travail à faire en raison de la nouvelle structure », explique Chantal Marchand de l’Association des gestionnaires des établissements de santé et de services sociaux (AGESSS).

Gestion descendante

La loi 10 adoptée en 2015 avait pour but de simplifier l’accès aux soins par la création des CISSS, l’abolition des agences régionales, la fusion des centres de santé et une centralisation de la prise de décisions.

La réforme a entraîné avec elle l’abolition de plus d’un millier de postes de gestionnaires. Ceux qui restent ont maintenant un plus grand territoire à couvrir, des équipes plus importantes, moins de ressources et de nouveaux mandats « qui arrivent à un rythme effréné », aux dires de Chantal Marchand.

« C’est du top-down, indique-t-elle. Les gestionnaires sont très peu consultés. […] Le ministre dicte à ses PDG des consignes et ainsi de suite. […] Il y a toujours une épée au-dessus de la tête. »

Les gestionnaires tiendraient leurs équipes « à bout de bras » afin de maintenir la qualité des soins aux patients. Il y aurait ainsi « une perte de sens » les menant à partir en congé de maladie ou, tout simplement, à quitter le réseau.

Même son de cloche à l'Association des cadres supérieurs de la santé et des services sociaux. Sa PDG, Carole Trempe, évoque un « manque d'accompagnement » du ministre avec cette réforme « brutale ».

Un échec de plus de la réforme

L'opposition ne s'est pas fait prier non plus pour commenter la détresse au sein du personnel cadre. « On constate l'échec généralisé de la réforme de Gaétan Barrette », tonne la porte-parole péquiste en matière de santé, Diane Lamarre.

« On a besoin de gestionnaires, ça en prend dans un système de santé comme le nôtre, a-t-elle ajouté [...] Le ministre les empêche de faire leur travail et il n'a pas pris la peine de coordonner le réseau. »

À la Coalition avenir Québec, le chef François Legault croit que « 80 % des problèmes du réseau de la santé pourraient réglés avec une réorganisation de la première ligne ».

Si les Québécois avaient d'abord un meilleur accès à leur médecin de famille, ajoute-t-il, « ça changerait la situation des hôpitaux et la vie des dirigeants des établissements ».

Par écrit, le cabinet du ministre de la Santé indique que « l'enjeu des conditions de travail est prioritaire. [...] Nous nous y adressons de la façon la plus positive et constructive possible. Nous sommes conscients que la gestion du changement apportée par la réforme a pu être difficile pour les gestionnaires et le personnel du réseau. »

119 millions en indemnités de départ

La réforme devait permettre des économies d’échelle de l’ordre de 220 millions de dollars grâce, notamment, à la disparition des postes de cadres. Des sommes faramineuses ont toutefois été englouties dans l’opération.

D’après une demande d’accès à l’information, les coûts engendrés par la vague de départs se sont élevés à 118,5 millions de dollars en indemnités au 31 mars 2017. Et 1394 cadres administratifs et cliniques ont quitté le réseau en obtenant soit une compensation de fin d’emploi, soit un congé de préretraite.

Après l’adoption de la loi 10, par décret, le ministre Gaétan Barrette avait réduit de 24 à 12 mois la période maximale d’indemnités versées aux cadres ayant perdu leur poste.

L’AGESSS a intenté une poursuite de 200 millions de dollars contre le gouvernement, estimant que la démarche ministérielle était illégale. La Cour supérieure du Québec a donné raison aux gestionnaires en juillet 2017.

Depuis, le gouvernement a porté la cause en appel. La procédure est cependant suspendue, puisque le ministre tente d’invalider le jugement avec le projet de loi 160, toujours en attente d’être étudié en commission parlementaire. Québec serait « dans son bon droit ».

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