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Sainte-Marie-Saint-Jacques : chronique d'une disparition injuste

Établissons d'abord deux choses : refaire la carte électorale au Québec est l'un des exercices les plus compliqués et les plus périlleux qui soient. Et, à tout prendre, mieux vaut la Commission de la représentation électorale (CRE) avec tous ses défauts que de laisser les députés dessiner eux-mêmes la nouvelle carte électorale. C'est ce qui se fait aux États-Unis et qui est largement responsable du blocage politique qui afflige le pays.

Une analyse de Michel C. Auger, animateur de Midi info

À des fins de transparence, il faut dire que je suis né dans ce qui est aujourd'hui la circonscription électorale de Sainte-Marie-Saint-Jacques, j'y ai élevé mes enfants et j'y habite encore.

Le problème que la CRE doit résoudre est, certes, difficile. La croissance de la population sur l'île de Montréal est beaucoup plus faible que celle des banlieues. C'est ce qu'on a longtemps appelé l'effet « trou de beigne » entre le 514 et le 450.

Faire perdre un siège à Montréal est déjà un affaiblissement de son poids politique. Mais lui faire perdre un de ses rares sièges contestés pour en faire un château fort libéral serait une erreur. Cela mérite quelques explications.

La faiblesse politique de Montréal par rapport à Québec ou à ses banlieues est sa stabilité politique. Pour faire court, sur l'île de Montréal, il n'y a guère qu'un ou deux sièges qui puissent changer de parti lors d'une élection québécoise. Pour le reste, Westmount va toujours voter rouge et ce n'est pas demain la veille que les libéraux vont gagner Hochelaga-Maisonneuve.

Quand il y a une telle stabilité des sièges, cela n'incite plus les partis politiques à courtiser ces électeurs qu'ils tiennent vite pour acquis. C'est ainsi que la grande région de Québec ou les villes de la banlieue de Montréal, comme Laval, ont longtemps joui d'un pouvoir politique disproportionné. Bien des maires de Montréal s'en sont plaints au fil du temps.

Mais Sainte-Marie-Saint-Jacques est une de ces rares circonscriptions où tout peut arriver. Aux dernières élections, Manon Massé avait remporté le siège pour Québec solidaire avec moins de 100 voix d'avance sur la candidate libérale, alors que le député péquiste sortant, Daniel Breton, était quelques centaines de voix derrière.

Avant les élections de 2014, la circonscription avait été une forteresse péquiste, mais les changements démographiques ont fait en sorte qu'elle est devenue une lutte à trois. Bref, un comté intéressant pour tous les partis et pour la démocratie elle-même.

Ville-Marie

La proposition de la Commission de la représentation électorale serait de noyer la circonscription dans une nouvelle entité qui reprendrait, pour l'essentiel, les frontières de l'arrondissement de Ville-Marie et la Ville de Montréal.

Le problème, c'est que Ville-Marie est tout sauf une communauté naturelle, l'un des critères qui doivent présider à la création des circonscriptions électorales. Ville-Marie, c'est un arrondissement qui comprend le centre-ville et qui ne vote même pas pour son maire, puisque le maire de Montréal devient automatiquement le maire de l'arrondissement.

Ville-Marie c'est, d'ouest en est, des communautés aussi diverses que Shaughnessy Village, Griffintown, le centre-ville, le quartier chinois, le quartier gai, le Centre-Sud et une partie d'Hochelaga-Maisonneuve. On n'y retrouve pas une, mais sept ou huit communautés naturelles. Pour un député, ce n'est pas une circonscription, c'est une sorte de casse-tête.

À tout prendre, la première solution de la CRE, soit de fusionner les circonscriptions d'Outremont et de Mont-Royal, serait meilleure. Il y a une communauté naturelle bien plus grande entre ces deux quartiers que dans le fourre-tout que serait Ville-Marie.

Mais voilà, la CRE a entendu les doléances des citoyens d'Outremont et de Mont-Royal avant de publier son rapport, alors que les citoyens de Sainte-Marie-Saint-Jacques ne savaient même pas que leur comté était appelé à disparaître.

Encore une fois, la CRE n'a fait que son travail. Mais, on le voit, les procédures prévues par la loi sont inadéquates. Et bien injustes. Une injustice qu'il est encore temps de réparer.

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