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Système de paye Phénix : au moins 29 M$ de plus pour IBM

Radio-Canada a appris qu'Ottawa confiait de plus amples responsabilités à IBM, le concepteur du système Phénix, pour assurer le fonctionnement de ce dernier qui connaît de nombreux ratés. Une ébauche confidentielle d'une entente signée entre les deux parties démontre également que le gouvernement consacre d'importantes ressources pour mettre à jour le système de paye, alors qu'il s'est pourtant engagé à le remplacer.

Un texte d'Estelle Côté-Sroka

En vertu de la nouvelle entente conclue avec IBM en décembre dernier, le gouvernement lui verse un peu plus de 29 millions de dollars supplémentaires, soit près du double consacré à la recherche d’un nouveau système de paye, comme annoncé dans le dernier budget.

Sur une période de 11 mois, une centaine d’employés d’IBM seront ainsi intégrés à la fonction publique fédérale pour prendre en charge les opérations fonctionnelles du système de paye, « identifier les causes profondes des problèmes » et « développer [avec le gouvernement] un plan pour les résoudre », révèle un document de travail du gouvernement obtenu par Radio-Canada.

Les employés d’IBM vont notamment « exécuter le traitement de la paye [...] conformément aux directives fournies par Services publics et approvisionnement Canada (SPAC) ».

À la demande du gouvernement, un nombre minimal d’employés d’IBM travailleront à partir des bureaux du gouvernement, précise la porte-parole d’IBM Canada, Carrie Bendzsa.

Une période de transition de cinq mois permettra de « confirmer [...] les procédures, les rôles et les responsabilités que la Couronne et IBM exécuteront une fois que IBM sera responsable de [l’aspect fonctionnel de Phénix] ».

« Il appartient exclusivement à IBM de décider ce qu’il va advenir des ressources qu’elle affecte à la réalisation des résultats dont elle est responsable », affirme Michèle LaRose, porte-parole de SPAC.

Transfert de connaissances

Des dizaines d’employés d’IBM ont déjà entamé une formation de plusieurs semaines donnée par des fonctionnaires dans les bureaux de l’administration de la paye à Gatineau. Cette période d’apprentissage vise à « transférer les connaissances » des employés du gouvernement à ceux d’IBM pour qu’ils « assument la responsabilité de ces rôles ».

Des sources ont confié à Radio-Canada que l’arrivée des employés d’IBM dans les bureaux a alourdi l’atmosphère et créé beaucoup d’incertitudes au sein de ce département, qui compte une soixantaine d’employés.

Selon nos sources, des fonctionnaires craignent pour leur avenir professionnel, car ils ne savent pas quelles fonctions ils occuperont lorsque les employés d’IBM effectueront leurs tâches.

Au septième mois de l'entente, « IBM deviendra responsable de la prise en charge des composantes du service [...] sans compter sur l'assistance fonctionnelle de l'équipe existante de SPAC », stipule le document obtenu par Radio-Canada.

Le député de Gatineau et secrétaire parlementaire de la ministre des Services publics et de l’Approvisionnement, Steven MacKinnon, précise que le gouvernement a changé son approche avec IBM.

« On a un peu inversé les rôles, on a ajouté des fonctionnaires et des gestionnaires pour faire le travail de grande valeur, le travail stratégique et le travail de planification qui s’impose, ce à quoi IBM s’attardait par le passé, et on a mis IBM dans des tâches de maintenance pour s’assurer de la disponibilité du système », explique M. MacKinnon.

La performance d’IBM sera évaluée en fonction d’une série d’indicateurs de rendement déterminés par les deux parties.

Vers une sous-traitance ?

Les syndicats qui représentent les fonctionnaires fédéraux déplorent que le gouvernement accorde de plus en plus de responsabilités à IBM, ce qu’ils perçoivent comme de la sous-traitance.

« On ne laissera pas des sous-traitants faire le travail de nos membres en permanence », a indiqué la présidente de l'Alliance de la fonction publique du Canada (AFPC) dans une déclaration écrite.

L’AFPC a accepté, puis refusé d'accorder une entrevue à Radio-Canada, invoquant que des négociations sont toujours en cours avec l'employeur quant à la nature et à la portée de ce contrat.

Pour sa part, Mme LaRose, la porte-parole de SPAC, précise que les fonctionnaires « pourront ensuite se consacrer davantage à des activités de stabilisation du système de paye qui ont une plus grande valeur ajoutée ».

Cette manière de faire permettrait au gouvernement de « tirer parti des connaissances d’IBM sur Phénix », afin d’améliorer la performance du système, souligne-t-elle.

« Nous avons toujours dit que nous allons déployer toutes les ressources humaines, financières et technologiques afin de régler le problème [...]. IBM évidemment assure une partie importante de cet effort-là », ajoute le député MacKinnon.

Le professeur d’informatique Louis Martin, de l’Université du Québec à Montréal, craint toutefois qu’une fois le contrat terminé, les employés d’IBM « vont avoir une expertise supérieure à l’expertise actuelle des fonctionnaires ».

Le vice-président de l’Institut professionnel de la fonction publique du Canada (IPFPC) déplore que le gouvernement ne mise pas sur l’expertise des fonctionnaires, qui ont développé des connaissances très pointues en matière de traitement de la paye.

« C’était un peu la direction du gouvernement précédent de transférer au secteur privé, mais ça, c’est juste la continuité de ce projet », indique Stéphane Aubry.

« C’est un cercle vicieux qu’on voit depuis des années où la haute gestion dit qu’on n’a pas les connaissances à l’interne, donc on va à l’externe », dénonce-t-il. « En même temps, on ne met pas de ressources pour former, développer et maintenir les ressources à l’interne. »

Mise à jour de Phénix

Le document dont Radio-Canada a obtenu copie indique que le gouvernement se prépare à mettre Phénix à jour pour s’assurer qu’il soit adapté aux autres logiciels du gouvernement.

La mise à niveau du système, qui pourrait prendre de 12 à 18 mois, va toutefois restreindre le champ d’action d’IBM, selon ce document. Dès le début du processus, IBM devra notamment « limiter le nombre d’améliorations apportées à Phénix » pour ne pas surcharger le système.

M. Aubry espère que la mise à jour de Phénix et la nouvelle entente avec IBM ne réduiront pas les efforts du gouvernement pour trouver un autre système de paye, tel qu’annoncé dans le dernier budget avec un investissement de 16 millions de dollars.

Il veut aussi « s’assurer que l’expertise maison soit utilisée dans cette recherche de solution » pour éviter qu’une compagnie privée comme IBM en soit entièrement responsable.

Plus de responsabilités à long terme pour IBM

Le gouvernement anticipe qu’il confiera des responsabilités supplémentaires à IBM avant la fin de cette entente pour poursuivre la résolution des problèmes liés à Phénix.

Le document de travail du gouvernement laisse d’ailleurs entendre que le rôle d’IBM pourrait aussi être appelé à grandir.

Selon la porte-parole d’IBM Canada, Carrie Bendzsa, « une meilleure visibilité de la gouvernance globale du projet aidera IBM [...] à mieux remplir son rôle ».

En impliquant davantage IBM dans les prises de décisions, « ça indique clairement que le gouvernement veut, pour une période relativement longue, transférer l’exploitation fonctionnelle de la paye à IBM », redoute le spécialiste en génie logiciel Louis Martin.

Le secrétaire parlementaire Steven MacKinnon assure néanmoins que l’intention du gouvernement n’est pas de privatiser le système de paye.

« Notre vision à long terme est de garder ces ressources-là à l’intérieur et de garder ces capacités [au sein du gouvernement] », dit-il.

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