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Système de paye Phénix : les chiffres cachés du gouvernement

Février 2016. C’est là que les problèmes de paye ont commencé. Depuis, on a vu de jeunes mères de famille sans le sou, pleurer. Des experts de la rémunération découragés. Des syndicats en colère. Mais on a peu abordé un problème de fond, ardu et complexe : la façon dont le gouvernement communique sans cesse des données différentes sur les détériorations des problèmes, change ses méthodes de calcul, et sème la confusion.

Une analyse de Catherine Lanthier

Un demi-million de cas sont en attente d’être traités au Centre des services de paye de la fonction publique. C’est énorme, si on considère que ce centre traite la paye d’un peu plus de 200 000 employés de l’État.

C’est dans une lettre envoyée aux fonctionnaires que la ministre des Services publics et de l’Approvisionnement (SPAC) en a fait la révélation jeudi dernier. Un fonctionnaire a ainsi, en moyenne, au moins deux enjeux distincts à son dossier en attente de traitement.

Attendez. On ne l’avait pas déjà, le « total » ? Tous les mois, le gouvernement publie sur son site Web un tableau de bord des « mouvements excédant la charge de travail normale ». Le 18 octobre, il y en avait 265 000.

L’Institut professionnel de la fonction publique est dans tous ses états. 520 000 cas? D’où sortent maintenant ces nouveaux chiffres? « Ça démontre l’ampleur plus réelle de la problématique, alors qu’avant, on en voyait juste une partie », s’étonne Stéphane Aubry, le vice-président syndical.

Au cabinet de la ministre Qualtrough, on rétorque avoir été transparent. La méthodologie est clairement exposée sur Internet, nous dit-on. En effet, en cherchant bien sur une autre page du ministère, on peut lire que les chiffres présentés lors des derniers mois sont seulement ceux qui ont « des répercussions financières ».

Le problème, c’est que jusqu'à cet instant, il n’était pas clair que ces tableaux de bord ne fournissaient pas un portrait complet, et que tous les cas administratifs en attente de traitement, tels les changements d’adresse ou les modifications aux dépôts directs, étaient gardés dans l’ombre.

Lors des breffages autrefois tenus par la sous-ministre des SPAC Marie Lemay, c’est pourtant le nombre total de mouvements de paye ne respectant pas les normes de service qui était dévoilé.

En février dernier, par exemple, il y en avait 270 000.

Mais au printemps, ces séances d’information où les journalistes pouvaient poser leurs questions ont été annulées, et remplacées par ces tableaux publiés sur le Web.

Le gouvernement s’est alors mis à parler de « mouvements en sus de la charge de travail normale », ce qui nous empêche de comparer les nouvelles données aux anciennes, et de réellement mesurer l’ampleur du fiasco.

Ces 255 000 cas supplémentaires révélés cette semaine marquent la quatrième fois que le gouvernement modifie sa façon de communiquer la détérioration des problèmes de paye.

Au début de la crise, en juillet 2016, le ministère a d’abord annoncé que plus de 80 000 fonctionnaires ne recevaient pas leur paye comme prévu. Pendant six mois, il a fait un décompte de ces cas en arriéré, sans révéler que des dizaines de milliers d’autres fonctionnaires signalaient de nouveaux problèmes de paye.

Le secrétaire parlementaire de la ministre des Services publics, Steven MacKinnon, a mis en valeur à de nombreuses reprises la « grande transparence » dont faisait preuve son gouvernement.

Quand Radio-Canada a révélé le nombre total de fonctionnaires victimes des ratés de Phénix en août dernier (ils étaient 156 000, ils sont sans doute maintenant plus nombreux), le député de Gatineau tenait à continuer à parler de cas, nous disant que c’était la meilleure manière de mesurer les progrès.

Le plus surprenant dans tout ce bilan, c’est que malgré l’effort de transparence de la nouvelle ministre Qualtrough, nous n’avons toujours pas le portrait final.

Ces 520 000 cas en attente s’appliquent seulement au Centre des services de paye, mais n’incluent pas les dossiers d’un peu plus de 100 000 autres fonctionnaires, dont la paye est traitée à même les ministères, aussi par le système de paye Phénix.

Les fonctionnaires en ont assez. Nombreux sont ceux qui nous ont appelés, écrits, pour nous dire à quel point ils se sentent seuls, découragés, mal accompagnés.

La semaine dernière, l’Institut professionnel de la fonction publique a cessé de croire que Phénix pourrait un jour fonctionner. L’imposant syndicat a réclamé qu’on balance ce produit conçu par IBM à la poubelle, et que les informaticiens de l’État conçoivent leur propre système.

Mardi, le vérificateur général du Canada publiera le premier de deux rapports sur Phénix. On apprendra certainement que le gouvernement a fait de nombreuses erreurs tout au long du processus, notamment sur l’objectif dérisoire de dégager des économies de 70 millions de dollars par année. Les conservateurs de Stephen Harper sont à blâmer pour ce fiasco, répètent sans cesse les libéraux.

Mais la question que tous se posent, c'est le rôle qu’a réellement joué le gouvernement de Justin Trudeau dans cette saga. Parce qu’après tout, c'est sous son règne que ces problèmes ont explosé et perdurent depuis bientôt deux ans... et c’est maintenant sa responsabilité de les régler.

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