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Wright « préférait » que les Canadiens croient que Mike Duffy avait remboursé ses dépenses

L'ex-chef de cabinet du premier ministre Stephen Harper croit qu'il était « préférable » que les Canadiens croient que le sénateur Mike Duffy avait lui-même remboursé les 90 000 $ qu'il avait réclamés au Sénat pour des dépenses controversées. C'est ce qu'a soutenu Nigel Wright, jeudi, lors d'un contre-interrogatoire souvent serré que lui a fait subir l'avocat de M. Duffy, Donald Bayne.

Me Bayne, qui défend l'idée que les dépenses de son client étaient justifiées, a soutenu que le bureau du premier ministre avait orchestré un « stratagème » pour pousser M. Duffy à rembourser ses dépenses. Il s'est notamment appuyé sur une déclaration faite par M. Wright à la GRC, dans laquelle il disait que le bureau du premier ministre « ne croyait pas qu'il allait publiciser le fait que j'avais payé » et que « le gouvernement allait être heureux si la population pensait que Duffy avait payé ».

« C'est un scénario délibérément trompeur » pour les Canadiens, a fait valoir M. Bayne. « Votre base électorale - votre base électorale conservatrice - elle n'aurait pas aimé apprendre que tout cela faisait partie d'un stratagème plus important. » Nigel Wright a dit ne pas croire que tout cela était un « stratagème » et qu'il accordait surtout de l'importance au fait qu'il fallait que les dépenses de M. Duffy soient remboursées.

  • « Je n'ai pas accordé d'importance au fait que j'étais la source de ces fonds comme l'ont fait tous les autres », a-t-il soutenu. « Clairement, c'était un manque de jugement de ma part. »
  • « Monsieur, s'il y avait une once de vérité là-dedans, pourquoi n'avez-vous pas dit dès ce jour : "J'ai payé"? » a relancé Me Bayne.
  • « Je croyais qu'il était préférable, vraiment préférable pour le sénateur Duffy que les gens croient qu'il avait remboursé », a dit M. Wright.
  • « Vous pouviez prendre cette décision pour lui, même s'il ne voulait pas prendre part à cela? » a demandé Me Bayne.
  • « Je n'ai pas pris cette décision pour lui, a répliqué M. Wright. Je croyais que la chose importante était que les dépenses soient [...] remboursées. »

L'ex-chef de cabinet de Stephen Harper a aussi admis qu'il avait « mis de la pression sur le sénateur Duffy » pour qu'il accepte le scénario, mais que ce dernier l'avait « accepté » en bout de piste.

Plus tôt en matinée, Me Bayne s'est appliqué à faire ressortir que M. Wright était d'avis que Mike Duffy devait rembourser des dépenses réclamées au Sénat parce qu'elles étaient immorales, sans conclure pour autant qu'elles étaient illégales. Le témoin a d'ailleurs admis qu'il avait clairement informé le premier ministre Harper à l'époque qu'il s'apprêtait à forcer un membre de son caucus à rembourser des sommes auxquelles il avait peut-être droit légalement.

M. Wright, qui a abruptement quitté son poste auprès du premier ministre en mai 2013, a par ailleurs nié qu'il se soit secrètement ingéré dans le rapport que préparait la firme Deloitte au sujet des dépenses du sénateur Duffy et d'autres membres de la Chambre haute, afin d'en modifier les conclusions. Agir de la sorte aurait été « hautement inapproprié », a-t-il convenu.

Le contre-interrogatoire de Me Bayne, qui ne fait que commencer, pourrait s'avérer difficile pour Nigel Wright, qui est un témoin de la Couronne. Me Bayne est réputé pour être méticuleux, méthodique et coriace, et tous s'attendent à ce qu'il pose des questions plus embarrassantes et qu'il se fasse plus insistant que l'avocat de la Couronne, Jason Neubauer. M. Wright, qui semblait calme et maître de lui-même, mercredi, est d'ailleurs apparu plus méfiant à la barre des témoins.

Harper talonné par la presse

Les journalistes qui suivent la campagne de Stephen Harper ont continué de le talonner au sujet du procès Duffy jeudi. Trois des cinq questions que son entourage permet lors des points de presse portaient sur cette affaire. Le premier ministre sortant n'a cependant pas dévié des réponses qu'il livre à ce sujet depuis le début de la campagne.

« Quand l'affaire a été portée à mon attention, mon souci dans toute cette affaire, c'était que M. Duffy utilisait des fonds publics d'une manière qui ne pouvait pas être justifiée. Que cela respecte les règles ou non, il réclamait de l'argent pour des dépenses qui n'étaient pas réelles », a-t-il affirmé.

« On m'a dit que M. Duffy allait rembourser ses dépenses, qu'il allait expliquer son histoire. À ma connaissance, c'est exactement ce qu'il a fait, jusqu'à ce que j'apprenne que ce n'était pas le cas. Quand je l'ai découvert, j'ai agi pour que les gens qui étaient responsables de ça soient imputables », a-t-il dit.

Dans un point de presse tenu en après-midi, le chef libéral Justin Trudeau ne s'est pas gêné pour critiquer l'attitude du premier ministre et des membres de son entourage dans cette affaire.

« Les Canadiens ont le droit de s'attendre à ce que le premier ministre et son bureau leur disent la vérité. À la place, c'est très clair qu'ils ont choisi de dissimuler la vérité. Les Canadiens méritent mieux », a-t-il dit.

« C'est très grave, pas seulement parce que ça démontre un gouvernement qui a perdu la confiance des Canadiens, mais parce que c'est un gouvernement qui passe son temps à être préoccupé de son avenir, et pas de l'avenir des Canadiens », a-t-il conclu.

Selon Justin Trudeau, les révélations faites au procès Duffy démontrent que les conservateurs tentent de « contrôler directement » ce qui se passe au Sénat. Il rappelle du même souffle qu'il s'engage à mettre sur pied un processus « transparent et non partisan » pour conseiller le premier ministre dans ses nominations au Sénat.

Le chef néo-démocrate Thomas Mulcair n'a pas commenté les derniers développements. Il ne participait à aucun événement public jeudi.

L'objectif de l'avocat de Duffy

Me Bayne tente de démontrer depuis le début du procès, ce printemps, que Mike Duffy n'a pas contrevenu aux règles en vigueur, et qu'il est victime d'une machination élaborée au bureau du premier ministre Harper pour lui faire porter l'odieux de la situation.

Mercredi, Nigel Wright a notamment été interrogé sur un courriel qu'il a envoyé le 22 février 2013 à un avocat de M. Harper, Benjamin Perrin, et dans lequel il écrivait : « Nous avons le feu vert du côté du PM » (« We are good to go from the PM »).

M. Wright a expliqué que cette phrase faisait référence au plan de communication qu'il préconisait à l'époque. Il a assuré que le premier ministre Harper n'était pas au courant qu'il avait lui-même versé la somme de 90 000 $ à M. Duffy.

Cette version ne contredit pas celle livrée par M. Harper depuis le début de la campagne électorale. Les chefs néo-démocrate et libéral, Thomas Mulcair et Justin Trudeau, n'en ont pas moins saisi l'occasion d'attaquer l'intégrité du premier ministre.

Les courriels déposés en preuve dans le cadre du témoignage ont cependant montré les tractations impliquant les proches de M. Harper pour étouffer l'affaire, alors que MM. Harper et Wright disent tous deux qu'ils étaient en désaccord avec les agissements du sénateur Duffy.

Ce dernier avait été convaincu de dire qu'il avait commis une « erreur » et qu'il allait rembourser les sommes en cause, même si l'entourage du premier ministre savait d'ores et déjà que l'argent ne viendrait pas de lui. Personne n'en aurait cependant parlé à M. Harper, une situation qui soulève des interrogations quant à son leadership.

Mike Duffy, qui a été nommée au Sénat par Stephen Harper en 2008, fait face à 31 chefs d'accusation de fraude, de corruption et d'abus de confiance. Il a quitté le caucus conservateur en mai 2013 et a été suspendu sans solde du Sénat six mois plus tard.

Cette suspension ne s'appliquait cependant que pour la durée de la session parlementaire. Elle n'est donc plus en vigueur depuis le déclenchement des élections. M. Duffy reçoit donc à nouveau son salaire depuis le début du mois.

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