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Chocs post-traumatiques : ces mineurs qui ne peuvent plus descendre sous terre

Janvier 2015. Un effondrement à la mine Westwood provoque la stupeur au site minier situé près de Rouyn-Noranda. Le mineur d'expérience Sylvain Daigle frôle la mort. Jean-Paul Potvin, sauveteur minier, est appelé sur les lieux pour porter secours à son confrère. Quelques mois plus tard, en mai, un deuxième effondrement force Jean-Paul Potvin à secourir un mineur coincé plusieurs heures sous terre. Ces coups de terrain marqueront leur vie à jamais. Chacun victime d'un choc post-traumatique, ils seront à l'écart de l'industrie minière pour le restant de leur carrière.

Un texte de Piel Côté

Pour l'orgueil, c'est dur. Du jour au lendemain, je n'étais plus capable d'y retourner. C'est dur sur un gars ça. J'ai réessayé après mon arrêt d'un an, j'ai même essayé de travailler à la surface, mais je n'étais plus capable, je n'étais vraiment pas bien.

Le verdict pour ce Rouynorandien de 56 ans est tombé : il souffre d’un trouble de stress post-traumatique à la suite de l'effondrement, dont il s'était physiquement tiré presque indemne, n'eût été d'une déchirure du tympan.

Ce jour-là, le mur de la galerie n’est pas la seule qui chose qui s’est écroulée. L'univers entier de Sylvain Daigle aussi.

La vérité, c’est qu'après le 22 janvier 2015, sa vie professionnelle n'a plus jamais été pareille. Son moral a aussi été durement touché, puisqu'il n'a jamais pu retrouver l'aisance d'antan lorsqu'il était sous terre. Quand j'y suis retourné, je me suis rendu compte qu'il y avait quelque chose qui ne marchait plus. J'avais une peur bleue de descendre. Physiquement, j’avais des haut-le-coeur, des maux de tête.

Les premiers mois suivant l'événement sismique ont d'ailleurs été difficiles sur le plan personnel, en raison du choc post-traumatique subi.

Aujourd'hui ça va bien, mais au début, ma blonde échappait une boîte de mouchoirs et je sautais jusqu'à l'autre bord de la table, relate-t-il, ajoutant ne souhaiter à personne de vivre ce type de diagnostic médical.

« J’étais en chute libre »

À l’instar de son collègue Sylvain Daigle, Jean-Paul Potvin a vu sa carrière dans les mines prendre fin après avoir vécu un trouble de stress post-traumatique. À la différence qu’il était, lui, au coeur de l’action lors des deux effondrements, à titre de sauveteur minier. De son propre aveu, il était toutefois passé à travers le premier.

C’est le deuxième qui m’a shaké énormément. Après celui-là, j’ai vécu beaucoup d’anxiété et j’étais en chute libre. Au réveil le lendemain, j’ai réalisé tout ce que je vivais et par la suite, je sursautais dans mon lit, explique l’homme de 48 ans.

Au deuxième effondrement, son équipe et lui ont dû aller sauver un mineur qui a été coincé des heures sous terre. Aujourd’hui encore, plus de trois ans après cette opération, il ne peut contrôler les émotions lorsqu’il en parle.

C’est tes amis, tes chums que tu vas sauver…, relate-t-il, la gorge nouée par les émotions. Tu serres les gars dans tes bras en allant chercher une planche dorsale et tu leur dis “Si Steve est resté à sa place, il va être vivant”...

« Un sentiment d'horreur »

Pour qu'un choc post-traumatique soit diagnostiqué, l'événement doit provoquer une peur intense, un sentiment d'impuissance ou un sentiment d'horreur, explique Alain Brunet, spécialiste dans la recherche sur le trouble de stress post-traumatique à l'Institut Douglas.

Yvon Nantel, psychoéducateur à Rouyn-Noranda, a traité bon nombre de mineurs qui ont subi des troubles de stress post-traumatique. Plusieurs de ces cas sont en lien avec les effondrements survenus au cours des trois dernières années à la mine Westwood. Pour lui, tout est une question de confiance envers l'environnement. C'est plus difficile de se sortir du choc post-traumatique si tu ne contrôles pas ton environnement. La question que les mineurs se posent est : est-ce que je peux encore faire confiance à mon environnement? Bien souvent, la réponse est non, explique-t-il.

Selon le psychoéducateur, les chocs post-traumatiques ne sont pas nécessairement liés à la gravité de la blessure elle-même. C'est plus au niveau de la réaction du corps. Souvent, les gens qui ont un stress post-traumatique vont dire “J'essaie de me battre, mais je ne suis pas capable de gagner contre mon anxiété ou je ne suis pas capable de gagner sur mes peurs”, affirme-t-il.

C'est exactement ce qui s'est produit avec Sylvain Daigle. Avant, j'étais le gars qui aurait dit à son collègue “Fais un effort de plus”, lance-t-il.

Des rencontres avec les infirmiers, les psychoéducateurs et la direction de la mine n'ont fait que confirmer que sa carrière dans l'industrie minière était bel et bien terminée. Westwood m'a même envoyé voir un psychologue à Montréal, mais au final, ils m'ont dit : “Sylvain, tu ne peux plus continuer à vivre comme ça.” J'ai donc dû abandonner le domaine des mines, à regret évidemment, parce que j'aimais beaucoup ça, mais à un moment donné, quand t'es plus capable, t'es plus capable.

Il comptait plus de 30 ans d'expérience dans le domaine minier.

Des changements dans l’industrie

Malgré tout, Sylvain Daigle est en paix avec son passé et surtout, avec son ancien employeur. Selon lui, la faute ne repose pas entièrement sur les épaules d’Iamgold, la minière canadienne dont le siège social se situe à Toronto, propriétaire de la mine Westwood.

La direction fait de son mieux. Le terrain de la Westwood est changeant, c'est un terrain compliqué un peu, mais une mine, c'est une mine. En travaillant dans les mines, on le sait qu’il y a de petits risques, mais en 34 ans, je n'ai jamais passé proche comme ça, soutient-il.

Quant à Jean-Paul Potvin, il aurait aimé que certaines actions soient faites différemment par la direction qui était en place à ce moment. Mais en aucun temps, il n’a directement accusé quelqu’un de quoi que ce soit.

On fait tous de mauvais choix et je ne veux pas blâmer la mine, mais ceux qui doivent se regarder dans le miroir, qu’ils se regardent dans le miroir, fait-il valoir.

À la mine Westwood, la direction maintient avoir effectué de nombreux changements au cours des dernières années. Martial Tremblay, qui est en poste depuis la fin 2017 à titre de directeur général, estime que « les gens qui étaient là avant ont fait de bonnes choses », tout en ajoutant « [qu’il] faudra changer la culture en santé et sécurité ».

Le président du syndicat local de Westwood, André Racicot, estime que les effondrements survenus au cours des dernières années ont fait évoluer les mentalités. « Il y a beaucoup de travail qui a été fait afin d'améliorer l'aspect technique de l'exploitation du gisement. Ils n'ont pas lésiné sur les moyens afin de s'améliorer. »

Car avant l'effondrement du 22 janvier 2015, la situation n'était pas parfaite aux yeux du syndicat. « Il y avait une certaine pression dans le temps pour faire le développement plus rapidement, mais aujourd'hui, il y a eu une remise en question. Est-ce qu'ils faisaient tout ce qu'ils pouvaient à ce moment, je crois que oui, mais des firmes externes ont quand même fait des recommandations pour améliorer les méthodes de travail », explique-t-il.

Aucun travail ne doit être fait au détriment de la santé et sécurité, martèle Martial Tremblay. S'il n'y a pas de production qui sort une journée parce qu'on a analysé un risque, on vient de gagner la game.

Westwood, tout comme plusieurs mines en Abitibi, fait partie d’un comité en contrôle de terrain, dont l’objectif est d'échanger sur les mouvements de terrain.

Prêts à tourner la page

Plus de trois ans après l'effondrement qui a failli lui coûter la vie, Sylvain Daigle va mieux, même si, psychologiquement, il restera affecté à jamais, comme il le dit lui-même.

Ça ne l'empêchera toutefois pas de faire un retour au travail prochainement. Il rencontrera sous peu un orienteur, qui l'aidera à se trouver un nouveau métier pour terminer sa carrière.

Jean-Paul Potvin croit lui aussi que ce choc post-traumatique va le suivre pour le restant de ses jours, même si les effets se sont atténués avec le temps. Consacrant désormais son temps à sa ferme forestière, il s’estime aujourd’hui beaucoup plus fragile émotionnellement que dans le passé. Malgré tout, ces deux journées de travail auront changé, pour le mieux, sa perception de la vie.

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