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Démystifier André Mathieu en terres abitibiennes

Les amateurs de musique classique de la région sont gâtés cette semaine avec la présentation, en première canadienne, du Concerto no 3 d'André Mathieu, restranscrit et orchestré par le chef de l'Orchestre symphonique régional de l'Abitibi-Témiscamingue (OSRAT), Jacques Marchand, et interprété par le pianiste de renommée internationale, Alain Lefèvre. Mais quelle est l'histoire derrière ce fameux Concerto? Région zéro 8 a tenté de percer le mystère Mathieu avec le musicologue Georges Nicholson.

Un texte d'Émilie Parent-Bouchard d'après une entrevue d'Annie-Claude Luneau

Celui qui a écrit la biographie de Mathieu est catégorique : Jacques Marchand a réalisé un travail de moine en s'attaquant à l'oeuvre maîtresse de celui qu'on a surnommé le « Mozart canadien ». Le Concerto no 3 pour piano et pour orchestre comprenait effectivement deux parties, trouvées dans les archives familiales du jeune prodige. Une partie pour piano, qui filait sans trop d'anicroches donc, mais aussi une partie orchestre que Mathieu, en tant que pianiste, avait réfléchi comme tel.

« Les pattes de mouches, c'est une chose, mais parfois [Jacques Marchand] tombait sur des noeuds, explique le spécialiste de Mathieu, qui a accompagné Marchand tout au long de cette démarche de trois ans. [...] Il a écrit la version piano sans problème. [...] Sauf que l'orchestre, il l'écrivait après et parfois ça ne coïncidait pas et comme le mot d'ordre pour Jacques Marchand, pour Alain Lefèvre et pour moi c'était respectons absolument et intégralement le texte d'André Mathieu, on ne pouvait pas bâcler ou se dire : ''ça doit être ça qu'il voulait [dire]. »

Trois hommes pour percer le mystère d'un enfant

Ils s'y sont ainsi mis à trois hommes pour s'attaquer à l'oeuvre de l'adolescent : Marchand à l'orchestration et à l'écriture, Nicholson à la fois comme « guide », « psychiatre », « soutien » et « béquille », dit-il, et Lefèvre qui prêtera « ses grandes mains » à l'interprétation. Le défi consistait à se mettre dans la tête de cet adolescent à l'enfance volée, qui a composé la pièce entre 13 et 14 ans, alors qu'il répétait, en jeune prodige attirant les regards curieux, les allées et venues entre le Canada, les États-Unis et l'Europe.

« Ce concerto, il l'écrit au moment de sa vie où il est au sommet de la gloire, parce qu'en 1943, il va aller au Chalet de la Montagne et il y a 10 000 personnes qui vont se déplacer pour l'entendre. Je ne sais pas si vous réalisez ce que ça peut faire à un enfant. En plus, il a déjà joué à Carnegie Hall [à New York] trois fois, et en octobre il va retourner à New York pour jouer un extrait de son Concerto no 3 dans les studios de la CBS qui va être diffusé sur toute l'Amérique du Nord, rappelle George Nicholson. Imaginez un enfant qui a ce pouvoir tout à coup et en même temps qui a cette responsabilité. »

La glissade dans l'oubli d'André Mathieu...

C'est d'ailleurs un peu le point de départ de la descente aux enfers de Mathieu. Devenu adolescent, il n'attire plus autant les regards. Son génie est boudé au pays, les Québécois lui préférant la musique populaire. Vers le milieu du siècle, Mathieu sombre lentement dans l'oubli collectif, et dans l'alcool. Le 2 juin 1968, il est retrouvé mort dans son lit, à 39 ans. Il est enterré au cimetière montréalais de Côte-des-Neiges quelques jours plus tard, sans tambour ni trompette. Il laisse derrière lui plus de 200 oeuvres, dont on estime que seulement le quart ont été retrouvées jusqu'à présent.

« La plupart des gens savent que c'est un compositeur québécois, on sait qu'il a été alcoolique, on sait qu'il a été ostracisé pour toutes sortes de raisons », poursuit le musicologue.

...jusqu'à sa réhabilitation

Le chef d'orchestre, lui demeure modeste. Certes, il prendra des vacances après cette tournée régionale toute spéciale, qui souligne aussi les 30 ans de l'OSRAT. « C'est une oeuvre déchirante, ça fait trois ans que je suis là-dedans. Vendredi, je prends un repos! », a simplement dit Jacques Marchand après l'interprétation du Concerto no 3 à Rouyn-Noranda, mentionnant au passage que les notes de Mathieu lui avaient arraché plusieurs larmes.

Alain Lefèvre, lui, poursuivra la mission qu'il s'est donnée : faire connaître André Mathieu dans le monde entier — il l'a déjà joué dans une quarantaine de pays. « Il faut apprendre à nos jeunes à être fiers d'être Québécois, parce que pour aimer les autres, il faut d'abord être capables de s'aimer. Pour être capable d'apprendre et de comprendre, il faut être capables de faire qu'André Mathieu qui est un génie de chez nous, soit connu dans le monde. »

Marchand, Lefèvre et Nicholson peuvent en tout cas être tranquilles. Tous se souviendront qu'ils ont fait leur part pour que ce soit chose faite. Un enregistrement du Concerto no 3 interprété par Alain Lefèvre et l'Orchestre philarmonique de Buffalo doit d'ailleurs paraître à l'automne.

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