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Des jeunes Cris se tournent vers l’entrepreneuriat

Les Cris du Québec sont de plus en plus jeunes. Plus de la moitié des 16 000 Cris qui résident au Québec, 57 %, ont moins de 30 ans, comparativement à 35 % dans la population générale de la province. C'est donc des centaines de jeunes qui entrent sur le marché du travail chaque année. Et pour bien s'outiller, certains d'entre eux suivent un programme en entrepreneuriat, mis sur pied par l'ancien premier ministre du Canada, Paul Martin. Karoline Benoit est allée à leur rencontre à l'école Voyageur Memorial de Mistissini, située en Eeyou Istchee, le territoire des Cris du Québec.

Un texte de Karoline Benoit, d’Espaces autochtones

« Mon entreprise est en plein épanouissement. De plus en plus de gens m’appuient sur Facebook. Je viens tout juste d'ouvrir une page il y a un mois, et beaucoup de gens l'ont vraiment aimée et la suivent. »

Reilly Coon est un jeune Cri de Mistissini, une communauté de 3500 résidents située à une heure de Chibougamau, dans le nord du Québec. Il y a quelques années, il a lancé à son domicile sa propre entreprise de nettoyage de véhicules, Coon's Car interior and exterior Wash. Il n’avait pas de plan d’affaires.

« Au début, les affaires n’allaient pas très bien », soupire-t-il. Il n’y avait pas beaucoup de clients qui venaient au petit commerce dont il s’occupait après l’école.

Mais le vent a tourné pour le jeune homme de 18 ans après qu’il s'est inscrit à une toute nouvelle initiative implantée à l’école secondaire de Mistissini : le programme Jeunes entrepreneurs autochtones (PJEA).

« J’ai maintenant un plan d’affaires et des objectifs précis », dit-il, ajoutant que son professeur lui a donné des idées sur la manière de faire grandir son entreprise, notamment par l’utilisation des médias sociaux.

Mistissini : une première au Québec

Le programme Jeunes entrepreneurs autochtones (PJEA) a été lancé en 2008 par l’Initiative de la Famille Martin (IFM) afin d’aider les jeunes Autochtones de partout au pays à « développer les compétences nécessaires pour réussir leurs études secondaires, leur parcours professionnel, leur éducation postsecondaire et leur vie en général ».

« Ce qui est absolument crucial, dit l’ancien premier ministre Paul Martin, c‘est que les Autochtones ont été privés de l’éducation qu’ils méritent à cause du sous-financement par les gouvernements depuis belle lurette. Ils n’ont pas eu accès à la même qualité d’éducation que beaucoup d’autres Canadiens, et ça, il faut que ça change, et c’est en train de changer. »

Le programme, qui enseigne comment lancer une entreprise, est disponible dans 46 écoles secondaires du Canada. Mais, jusqu’en 2015, il n’existait pas au Québec.

« On a été approchés par les Cris et on a dit “oui” très vite parce qu’il faut que ça vienne de la communauté », raconte Paul Martin.

« L’entrepreneuriat fait donc partie de l’histoire autochtone. Ce n’est pas nécessaire de les convaincre et de dire "vous n’avez jamais fait ça". Ils l’ont fait, ça fait vraiment partie de leur âme. Je pense que c’est inné. »

Un programme pour contrer le décrochage scolaire

Le PJEA, maintenant offert aux élèves de secondaire 5 de l’école Voyageur Memorial à Mistissini, veut non seulement enseigner aux jeunes les bases de l’entrepreneuriat, mais aussi les inciter à persévérer dans leurs études, car le taux de diplomation est faible chez les Autochtones.

Selon le recensement de 2011, 42 % des membres des Premières Nations qui vivent dans les réserves canadiennes obtiennent leur diplôme d’études secondaires.

Et chez les Cris du nord du Québec, ce pourcentage diminue à 36 %.

« Nous avons un bas taux de diplomation », admet la présidente de la Commission scolaire crie, Kathleen Wootton.

« Nous cherchons des moyens de l’améliorer, dit-elle, et l’un des moyens est par la création de programmes de concentration. » Outre le programme d’entrepreneuriat, divers programmes ont été mis sur pied, notamment en arts et en sports.

Kathleen Wootton croit que les élèves apprécient vraiment le programme d’entrepreneuriat parce qu’il intègre les autres disciplines. « C’est une façon différente d’apprendre, dit-elle. Leur état d’esprit est différent et ils prennent davantage la responsabilité de leur apprentissage. »

L’IFM conclut pour sa part que les élèves qui suivent un programme d’entrepreneuriat développent « un intérêt accru pour les études postsecondaires » et « un sens des responsabilités quatre fois plus fort que leurs pairs ».

Ils ont aussi de « plus grandes aspirations professionnelles ».

C’est notamment le cas de Reilly Coon, l’un des 13 élèves - 8 femmes et 5 hommes - qui ont suivi le programme en 2016-2017. Il voit grand pour Coon's Car interior and exterior Wash.

Apprendre à avoir confiance en soi

Quand ils arrivent en septembre, l’enseignante du programme, Melissa Smithman, leur apprend tout d’abord à décortiquer le vocabulaire lié au monde de l’entrepreneuriat.

Ensuite, elle leur enseigne « les connaissances nécessaires pour bâtir un plan d’affaires à partir de leurs propres idées, de A à Z ». Elle leur montre notamment comment personnaliser leurs produits et créer un site web.

« Vous avez une idée, vous voulez la financer et vous approchez la banque, qu’est-ce qu’on dit à la banque, comment on vend notre idée, et comment on gagne beaucoup plus en partageant qu’en restant tout seul », voilà ce que le programme enseigne, dit Paul Martin, un fervent tenant de l’entrepreneuriat.

Dans la classe de Melissa, les bureaux sont disposés par îlots de trois. Les élèves ont donc une proximité qui leur permet d’avoir une étroite collaboration.

« Ils apprennent ce qu’est être un leader. Ils apprennent à collaborer, à analyser les idées et à voir comment les améliorer », explique la professeure.

« Ils ont tous des problèmes dans leurs vies, mais je dirais qu’ils sont extrêmement forts et courageux, ils réussissent à passer à travers beaucoup d’obstacles et démontrent beaucoup de résilience. Ils arrivent à me surprendre chaque année », ajoute-t-elle.

L’enseignante croit qu’il est important de donner aux jeunes une autre option « parce que parfois aller au collège et à l’université, ce n’est pas pour tout le monde ».

Il faut « leur montrer qu’ils peuvent choisir la direction de leur vie, même à leur âge », insiste-t-elle.

Créer sa propre entreprise après l’école

Le travail fait pendant l’année scolaire n’est pas perdu quand arrivent les vacances estivales. « Idéalement, le plan d’affaires qu’ils créent, c’est pour le commencer quand l’année scolaire finit », explique Melissa Smithman.

Et pour y arriver, ils reçoivent l’appui de la Commission scolaire crie, qui offre des bourses de 500 $ aux finissants. « S’ils décident qu’ils veulent lancer une entreprise [dans la communauté], ils peuvent le faire », assure Kathleen Wootton.

La majorité des projets sur lesquels les jeunes ont travaillé pendant l’année scolaire sont en lien avec le sport, la santé physique ou la nutrition, indique leur professeure Melissa Smithman.

C’était ce que voulait faire Sara Gunner, une étudiante de 16 ans qui vient de faire le programme. Son projet était de créer une petite entreprise de smoothies, afin que « Mistissini soit plus en santé ». « Il y a beaucoup de cantines ici qui ne vendent que de la poutine et du fast food », déplore-t-elle.

Mais elle a changé d’avis. « Je n’étais pas vraiment motivée », admet-elle. Elle dit toutefois que les outils qu’elle a développés pendant sa formation vont lui servir « à devenir un leader ». Elle planifie maintenant de voyager et de faire des études collégiales en tourisme.

Et elle n’est pas la seule dans la cohorte de cette année à ne pas lancer de projet. « À date, ils ne sont pas au point où ils veulent vraiment commencer, soutient Melissa Smithman, ça prend plus de confiance. »

Elle observe une grande différence avec le groupe qui avait terminé le programme lors de la première année de son implantation.

« On avait eu des résultats vraiment exceptionnels. Sur sept jeunes, six avaient fini tous leurs crédits au mois de juin. Ce qui est assez rare pour la région, souvent ça leur prend des cours d’été ou une autre année pour avoir tous leurs crédits. »

Des données qui sont en harmonie avec celles publiées par l’IFM, qui indiquent que près de 90 % des élèves participant au programme avaient obtenu leurs crédits en 2014-2015.

Melissa Smithman ajoute que la majorité des élèves de sa première cohorte se sont inscrits au collège dans des programmes en lien avec les plans d’affaires qu’ils avaient construits dans leur cours, dans l’espoir de pouvoir lancer un jour l’entreprise dont ils ont rêvé pendant leurs études.

C’est l’objectif de Reilly Coon, qui n’a pas réussi à obtenir tous ses crédits pendant l’année scolaire. Il reprend donc des cours cet été et à l’automne afin de pouvoir ensuite aller faire des études collégiales en administration. Il espère revenir à Mistissini et ouvrir une entreprise en bonne et due forme d’ici 5 ans.

« J’aime vraiment mon entreprise et ce que j’offre à ma communauté. »

Reilly Coon espère aussi que les élèves de la deuxième année vont suivre ses pas et ouvrir leurs propres entreprises.

Des mentors, pour aider les jeunes

L’optimisme de Reilly Coon lui vient en partie de son apprentissage auprès de Calvin Blacksmith, le propriétaire du magasin d’équipement sportif de Mistissini, Cree source for sports.

Reilly a travaillé au magasin dans le cadre d’un programme d’emploi d’été. Il n’a que des éloges pour Calvin Blacksmith. « Il m’a aidé, il m’a donné de l’expérience de travail », se rappelle-t-il.

Depuis 15 ans, Calvin Blacksmith embauche des jeunes l’été ou pendant l’année, pour les décrocheurs. « Ça nous permet de leur montrer c'est quoi être un bon employé, entrer à l’heure. »

« Quand on voit qu’un jeune a du potentiel, on va essayer de le garder et de l’aider le plus possible et s’assurer qu’il n’aille pas dans une mauvaise direction », dit-il d’un ton paternaliste.

« Si le jeune veut éventuellement s’impliquer dans une entreprise, on va lui enseigner la gestion et comment faire des plans stratégiques. »

Mistissini se démarque justement par le fait « qu’il y a beaucoup d’entreprises dans la communauté et qu’il y a des gens qui ont cet esprit entrepreneurial », relève Melissa Smithman.

Elle dit que des mentors comme Calvin Blacksmith ont déjà été invités à partager leur expérience en entreprise auprès des élèves du PJEA. Elle indique que « le but idéal est d’impliquer [davantage] la communauté dans le programme pour que les mentors soient plus présents à travers tout le processus de création du plan d’affaires ».

Paul Martin raconte que des entrepreneurs de la région étaient présents au lancement du programme pour parler du démarrage de leurs propres entreprises. « La grande majorité nous disait [qu’ils auraient apprécié] avoir eu quelque chose comme ça, un programme qui nous parlait de l’entrepreneuriat, qui nous disait que si on a une idée, comment on peut la faire avancer. »

Il ajoute que le PJEA « donne un cadre dans lequel une entreprise doit fonctionner » et enseigne « comment travailler à l’intérieur, mais aussi à l’extérieur de la communauté ».

Paul Martin explique que le cours permet aux jeunes d’aller chercher certains outils pour mieux fonctionner dans la société non autochtone, dans « un cadre qui existe déjà ». « Mais ça leur dit aussi comment ils peuvent faire les choses différemment », assure-t-il.

« L’avantage pour les Autochtones, c’est qu’avec les nouvelles technologies, ça peut aussi se passer dans le Grand Nord. Il n’y a aucune raison de ne pas avoir des économies qui fonctionnent et qui réussissent partout. »

Répondre aux besoins de la communauté

Et justement, l’un des objectifs du PJEA est de répondre aux besoins de Mistissini et de créer des entreprises locales « afin de garder l’argent dans la communauté », soutient Kathleen Wootton.

« Il y en a beaucoup qui veulent partir dans le Sud pour étudier, mais surtout pour revenir pour qu’il y ait plus de représentants cris dans les différentes entreprises ou les différentes entités, puis avoir vraiment des entreprises qui sont à 100 % cries », analyse Melissa Smithman.

Elle croit que l’avenir de Mistissini passe assurément par une forme d’entrepreneuriat.

« Le programme, ce n’est pas seulement pour créer une entreprise qui va faire de l’argent, ça peut être plus grand que ça, ça peut être pour le bien de la société. »

L’enseignante explique que des programmes innovateurs pourraient être créés afin de résoudre certains problèmes qui existent dans la communauté.

Ainsi, les jeunes pourraient « vraiment avoir l’avenir qu’ils désirent ».

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