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Des policiers vivent l'histoire autochtone pour la comprendre

Le visage fermé, la sergente Lauren Weare tente en vain de refuser la couverture que l'homme arrogant vient de lui mettre dans les bras. Avec raison. Le tissu est infecté par la variole, et l'agente doit quitter le jeu.

Un texte de Laurent Pirot

« Vous représentez les nombreux Autochtones morts de la variole après avoir touché ces couvertures », lui lance « l’Européen », un des animateurs de cet atelier organisé pour les agents de la Gendarmerie royale du Canada (GRC) du sud de l’Alberta.

La scène se passe au premier étage de la caserne de pompiers de Cochrane. Ce jour-là, une vingtaine d’employés de la GRC participent à l’exercice des couvertures, une formation sous forme de jeu de rôle qui offre un point de vue autochtone sur l’histoire canadienne.

La disparition du territoire

Il y a quelques minutes seulement, tout le sol de la salle était recouvert de couvertures représentant le territoire des Autochtones canadiens avant l’arrivée des Européens.

Depuis, les couvertures sont repliées sans cesse pour symboliser la perte du territoire, les participants tombent un à un, privés de nourriture, tués dans des conflits ou déplacés d’une réserve à une autre. Dans son uniforme et son gilet pare-balle, l’inspecteur Honey Dwyer prend sans un mot les poupées que certains tenaient dans leurs bras et les envoie dans des pensionnats.

Les participants sont presque tous en uniforme. Ils lisent tour à tour des témoignages d’Autochtones : « Ma grand-mère m’a dit qu’on ne pouvait pas parler sa langue sous peine d'être battus », lit un policier. Quelques histoires remplies de courage sont applaudies.

Après avoir déroulé en moins d’une heure 500 ans de violences contre les Premières Nations, les policiers se retrouvent en cercle pour un moment de discussion animé par l’aîné Roy Louis.

Les visages fermés et les yeux rouges

« C’est beaucoup d’émotions pour moi », témoigne Jacques Richard. « Mon père est allé dans un pensionnat autochtone et on a connu des difficultés quand j’étais enfant », ajoute-t-il avant de s’interrompre dans un soupir.

« J’ai une fille de 2 ans, je ne sais pas ce que je ferais si on venait me la prendre », dit sa voisine en sanglotant.

Le superintendant principal Tony Hamory, qui dirige la GRC dans le sud de la province, est lui aussi touché. Comme les autres, il pense que cette expérience émouvante peut aider la police à mieux comprendre et à respecter les Premières Nations.

Il espère que ses agents pourront désormais plus facilement parler avec les communautés du manque de confiance qui existe envers la GRC.

Vingt ans d'ateliers

Ce jeu de rôle a été mis au point il y a plus de 20 ans par l’organisme Kairos et des aînés autochtones. Depuis la Commission de vérité et réconciliation du Canada, les ateliers se sont multipliés ces dernières années dans les écoles et les églises.

La GRC a commencé à l’utiliser il y a quelques mois, sous l’impulsion de Honey Dwyer, qui est responsable de la police autochtone pour la province. Elle a organisé quatre séances et en prépare une cinquième, pour 120 jeunes premiers répondants.

« J’ai suivi tous les cours de sensibilisation culturelle de la GRC et, avec celui-ci, j’ai été impressionnée par tout ce que j’ai appris », raconte-t-elle.

Elle a organisé une séance pour les officiers supérieurs dans la province et les a convaincus. D’autres divisions s'y intéressent, et même la GRC au niveau national, se félicite-t-elle.

Contribuer à ce changement est une autre grande fierté pour cette Autochtone : « La GRC a joué un rôle dans cette histoire quand les enfants ont été retirés, mais aujourd’hui, il y a des Autochtones dans la police qui font changer les choses pour les jeunes. »

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