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Hauris Lalancette : le dernier chapitre de la légende d'un combattant

Ces temps-ci, Hauris Lalancette prend régulièrement des nouvelles des vaches de son fils, Dany. Elles sont en période de vêlage. Il y a bien des années, c'est Hauris qui aurait supervisé le tout. Mais aujourd'hui, c'est Dany qui cultive la terre familiale et qui va voir les vaches quatre à cinq fois par jour. Hauris ne pourrait plus. Avec l'âge, la mobilité est de moins en moins évidente. « Gaston Mandeville a écrit une belle chanson, sauf que le vieux dont il parle est dans le bas du fleuve. Ici, on pourrait l'appeler le vieux dans le fond d'un rang! », lance Dany Lalancette à la blague, en référence à la chanson.

Félix B. Desfossés est allé à la rencontre d'Hauris Lalancette en compagnie d'Isabelle Craig de l'émission Pas banale la vie. Cette dernière a réalisé un passionnant portrait audio du combat mené par M. Lalancette. Écoutez Pas banale la vie le 26 décembre à 11 h sur les ondes d'ICI Radio-Canada Première afin de découvrir la suite de ce texte.

Le rang Lalancette

Mais il n’y a pas qu’un "vieux" dans le fond du rang. Il y a aussi un fils qui a offert à ses parents de s’occuper de leur royaume – c’est ainsi qu’ils décrivent leur terre - en habitant la maison d’à côté, pour veiller à leur bien-être. Dans le rang Lalancette de Rochebaucourt, il y a déjà eu plus de 40 familles. Il n’en reste plus qu’une. Aucune autre des familles de colonisateurs ne s’est entêtée à ce point. Leurs lots sont abandonnés, en friche. Au bout du rang, la terre familiale où l’activité est évidente s’étend en contraste avec le reste du chemin, maintenant vide. Et juste après leur lot, le pont couvert a été fermé. Les Lalancette sont loyaux, ils sont fidèles. Ils sont peut-être même orgueilleux.

Dany pense que son père ne serait peut-être jamais devenu le symbole qu’il est aujourd’hui si, un jour, un représentant du gouvernement n’avait pas eu le cran de venir le rencontrer chez lui pour le piquer au plus profond de ses valeurs.

« L’Abitibi, c’est la liberté »

Déménagé du coin de Saint-Hyacinthe où la misère menaçait sa famille, le père d’Hauris Lalancette choisit la vie de colon et s’établit avec ses proches à Rochebaucourt. Là-bas, ils ont goûté à la dureté du labeur et au froid de l’hiver. Mais surtout, ils y ont trouvé la liberté.

« Parlez à mes deux enfants, ils vont vous dire la même affaire : l’Abitibi, c’est la liberté, c’est le grand air. Il y a une sauvagerie autour de nous autres qu’il faut respecter qui est d’une beauté énorme. Parle-moi pas, mon vieux, de bâtisses comme le Reine-Elizabeth, des affaires de mêmes, calice, je trouve ça laid, c’est épouvantable. Pourquoi? Parce que c’est hors des normes de la créature. Pourquoi? Parce que tu ne peux pas rester dans le ciment. La nature, c’est le bois, la verdure, les arbres. Le royaume, c’est l’orignal, l’eau, le chevreuil. C’est le chien, le chat, comprenez-vous? La vache, le bœuf, la chèvre, le mouton. C’est ça la nature. C’est ça la vie d’un être humain qui a deux jambes, qui a une tête, qui a des cuisses, qui a des fesses. Ça va tout ensemble. Pourquoi? Parce que le gibier a la même affaire que toi, à part que l’intelligence, mais il a son intelligence à lui pour aller où il veut aller dans le bois. Il n’est jamais écarté. Et un colon sur sa terre, il n’est jamais écarté. Tout ce qui l’entoure, pour lui, c’est sa richesse. Ce n’est pas une richesse en banque, à la Caisse populaire, il n’a pas besoin de ça, le gars. On ramasse une certaine fortune, mais elle n’a aucune valeur », clame Hauris Lalancette, quand on lui demande pourquoi il s’est attaché à ce bout de terre.

Hauris, malgré ses 85 ans, n’a rien perdu de sa verve d’antan, celle qu’on a découverte dans les documentaires de Pierre Perrault. Il a encore de la "gueule", surtout quand vient le temps de parler de la valeur de sa terre, de son travail ; du prix de sa liberté si chèrement payée. C’est que cette vie, il l’a choisie. Développer ce pays, c’est la vocation qu’il s’est donnée.

Au début des années 70, après 25 ans de travail sur sa terre, de défrichage, de vie de colon, on lui a dit qu’il avait fait le mauvais choix de vie. Un représentant du gouvernement est venu le confronter. Il lui a laissé entendre que son labeur et sa liberté n’avaient d’autre valeur qu’un chèque de quelques milliers de dollars, en échange d’accepter de tout laisser derrière lui, de déménager, de faire du vent.

Dany illustre ce moment en parlant d’un volcan qui a explosé. Oui, Hauris était intéressé par la politique avant ce moment, mais quand il a levé le ton pour défendre le village de Rochebaucourt contre la fermeture annoncée par le gouvernement, c’est un tout autre homme qui est venu au monde, qui est entré en éruption. Et le hasard a fait que le documentariste Pierre Perrault passait par là durant l’explosion.

Un royaume vous attend

Le documentariste était engagé par l’Office national du film (ONF) afin de réaliser un film sur le développement hydro-électrique de la Baie-James. « Tu vas aller filmer le développement de la Baie-James, ça va être le document le plus important que le Québec n’ait jamais eu, paraphrase Hauris. Les coffres [forts] étaient ouverts. Il n’y a pas de limites, c’est toi qu’on veut. » Perrault disposait d’un budget imposant pour la réalisation de son film.

D’ailleurs, il y est resté longtemps, à la Baie-James. Assez longtemps pour constater sur place que ce grand projet hydro-électrique n’était peut-être pas autant à l’avantage des Québécois que ce que laissait entendre le gouvernement. « Quand le grand développement s’est fait, [Perrault] regardait les trucks, c’était des Caterpillar. Les tracteurs, ça venait tout d’ailleurs. Il s’est dit que l’argent d’Hydro-Québec va aux États-Unis, en Suisse, au Japon, se rappelle Hauris Lalancette. On ne peut pas développer le Québec avec ça. » Pierre Perrault a levé le camp.

Sur le chemin du retour, il s’est arrêté à Rouyn où il a entendu parler du Mouvement des paroisses marginales. Curieux, il a cherché l’épicentre. « C’était un dimanche, j’avais fait une assemblée au Lac-Castagnier, après la messe. On était à peu près 50, 60 colons. J’expliquais les paroisses marginales. On était 34 paroisses marginales. On s’était formé [un comité], ça nous avait pris un an et demi, on avait trouvé du monde à peu près comme moi, pas instruit », se souvient Hauris. Pierre Perrault a tout de suite compris qu’il devait tourner sa caméra vers ce cultivateur à la voix qui porte et au message porteur.

« Moi, ce qui m’a fait rester ici le plus… Eux autres ont dit : « Si Hauris la grand-gueule s’en va, on est correct. Les autres vont suivre. » Comme il le dit lui-même, il a « rué dans le bacul ». Il est resté. Envers et contre tous. Il a occupé sa terre. Les années ont passé, Hauris n’a pas bougé et il n’a pas changé.

Le dernier chapitre de la légende

« Je me suis senti obligé. C’était tellement un beau pays. C’est un royaume l’Abitibi, n’oubliez pas ça. Ce n’est pas supposé d’être de même l’Abitibi. L’Abitibi, pour les gens qui sont restés ici, c’est un royaume », dit-il.La légende d’Hauris Lalancette est née avec les films de Perrault. Dany croit que si la caméra de Perrault ne s’était jamais tournée vers son père, l’histoire n’aurait pas retenu son combat et les journalistes et les curieux ne retontiraient pas à Rochebaucourt, au hasard d’un road trip, comme ils le font encore aujourd’hui, pour « voir si la légende est vraie ».

Chaque fois que Dany passe voir son père, dans la maison d’à côté, il réfléchit avant de sortir. « Je ne dis jamais à demain, parce que demain, on ne sait jamais si on va l’avoir. Je dis toujours à plus tard. J’essaie toujours de terminer nos conversations sur une note positive, au cas où… », confie-t-il.

Dany croit qu’Hauris a l’impression de radoter quand il donne des entrevues. Pourtant, le cultivateur semble toujours aussi allumé, convaincu et convaincant quand il se lance dans ses diatribes. Mais le fils comprend que le père prépare la suite, ce qui viendra après. C’est pour cette raison que Dany nous a bien avertis avant qu’on entre chez son père. « C’est sa dernière entrevue. Ou, si ce n’est pas la dernière, ce n’est pas loin de l’être. »

Développer un pays, c’est ce qu’il y a de plus beau au monde. Être propriétaire d’un royaume, y a-t-il quelque chose de plus beau au monde?

Hauris Lalancette

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