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L’année où les citoyens de Mont-Brun ont inspiré tout le Québec

Printemps 1974. Le village de Mont-Brun est sur le pied de guerre. Depuis le début du printemps, on discute de fermer l'école primaire du village et d'envoyer la centaine d'élèves qui la fréquentent étudier dans le village voisin de Cléricy. Mais les parents du village n'ont pas dit leur dernier mot : ils entendent faire plier le gouvernement du Québec. Retour sur une bataille pacifique et solidaire, appuyée par René Lévesque, et qui aura des répercussions dans toute la province.

Un texte d’Émilie Parent-Bouchard

Durant l’hiver 1974, on discute d’un plan de réorganisation scolaire qui prévoit la fermeture des écoles de Mont-Brun et de Destor. Le comité de l’école St-Norbert de Mont-Brun discute avec la direction de la Commission scolaire de Rouyn-Noranda pour trouver une solution alternative. En vain.

Mais la pilule ne passe pas et le 21 mai 1974, c’est le jour 1 de l’occupation de l’école en guise de protestation.

« Évidemment, ça ne faisait pas l’affaire des parents de Mont-Brun, parce qu’on a tous en tête l’idée que si l’école ferme, à la première occasion qu’on a de s’éloigner du village, de quitter le village, on le fait, fait valoir Patrick Coulombe, à l'époque jeune enseignant du Cégep de l’Abitibi-Témiscamingue qui vient de s’installer à la campagne pour fonder une famille. Nous, on était installés à Mont-Brun depuis deux ans à l’époque, j’avais deux jeunes enfants et je me disais que je ne pouvais pas ne pas m’impliquer là-dedans, [parce que] je veux que mes enfants aillent à l’école, qu’ils s’identifient à l’école de leur village. »

« La motivation de départ, c’était de garder l’école ouverte, renchérit Alfred Gaulin, fils de l’un des pionniers qui se sont établis à Mont-Brun à partir de 1936. Parce que l’école, c’est le coeur d’un village. Si tu fermes l’église, ce n’est pas grave, mais si tu fermes l’école, tu fermes le village. »

Occupation pacifique et gradation des moyens de pression

Tout le monde est mobilisé dans la lutte. Les aînés assurent une présence dans l’école 24 heures sur 24. L’ambiance est bon enfant. On joue aux cartes. On joue de la musique. Les femmes préparent la nourriture et s’occupent des enfants qu’on garde à la maison. Les professeurs viennent à l’école, mais respectent la mobilisation en cours.

« Ce que je me souviens de ces moments-là, c’est vraiment la solidarité des gens de Mont-Brun au départ, indique l’actuelle mairesse de Rouyn-Noranda, Diane Dallaire, qui avait 14 ans à l’époque. Parce qu’on garde les enfants à la maison, après ça on occupe l’école 24 heures sur 24, tout le monde se mobilise pour les repas et tout ça, c’est dans une ambiance festive. J’aurais voulu toujours être là, parce qu’il y avait de la guitare, du violon, des cahiers de chansons, c’était plaisant comme atmosphère. »

« On se réunissait presque tous les soirs, les trois mousquetaires, Claude Dallaire, Patrick Coulombe et moi pour bâtir un plan d’action, explique Alfred Gaulin. On bâtissait un plan tous les jours pour maintenir notre équipe réveillée. Nos actions étaient toutes organisées, toutes orchestrées, dans le sens où [il y avait une gradation dans nos actions]. »

« Graduellement, on a bloqué les autobus scolaires, les écoles de Mont-Brun et de Cléricy étaient fermées. On a étendu notre action à celles de D’Alembert et de Destor. Graduellement, on a étendu ça à l’ensemble du territoire de la Commission scolaire en bloquant les Autobus Morin à Noranda-Nord. Et puis suite à ça, vous avez eu les écoles secondaires, où il y avait des examens du ministère qui ont eu des problèmes… Ça a facilité le déblocage des choses », poursuit Patrick Coulombe.

Appuis sur tous les fronts

La rumeur circule bientôt dans toute la région. Les appuis viennent de près d’une vingtaine de paroisses marginales de l’Abitibi et du Témiscamingue. Destor, Cléricy, bien sûr, mais aussi St-Lambert-de-Demeloize, Val-Paradis, Beaucanton, Roquemaure, Authier-Nord, Clerval et La Reine, en Abitibi-Ouest; St-Roch et St-Agnès de Bellecombe et Preissac près de Rouyn-Noranda; Latulipe, Moffet, Laforce, Angliers et Guérin au Témiscamingue; ainsi que La Motte, St-Mathieu et Guyenne près d’Amos, joignent les rangs des protestataires.

Le député de Rouyn-Noranda, Camil Samson, fait résonner la mobilisation jusqu’à l’Assemblée nationale. Le journal indépendantiste Le Jour suit également la gradation des événements de jour en jour.

« On a eu l’aide du journal Le Jour à l’époque. Au fond, c’est devenu son bébé, il a pris en main notre lutte. Le comité d’action se réunissait le soir pour déterminer l’action du lendemain. On appelait au journal Le Jour pour qu’il puisse avoir une manchette sur le déroulement des actions relatives à la fermeture de l’école. Sur le plan national, on parlait de ce qui se passait à Mont-Brun », rappelle Patrick Coulombe, citant au passage le passage de la directrice du journal à l’époque, Évelyne Dumas, et les nombreuses brèves écrites par l’actuelle présidente du Conseil de presse du Québec, Paule Beaugrand-Champagne.

Le 2 juin, René Lévesque, qui dirige alors le Parti québécois et tient une chronique dans le quotidien, vient d’ailleurs prendre le pouls de la mobilisation dans l’école même, en marge du congrès régional du PQ à Rouyn-Noranda.

« La solidarité des gens de Mont-Brun devrait être un exemple pour tout le Québec, titre La Frontière dans son édition du 5 juin, en lien avec cette visite. On a des exemples de solidarité comme Mont-Brun. Le Québec, c’est rempli de Mont-Brun, c’est un immense Mont-Brun de six millions de personnes! », peut-on lire.

Lévesque se fendra également d’une chronique dans le quotidien indépendantiste Le Jour, qui suit la mobilisation depuis ses balbutiements.

« Ça a été une fierté de voir René Lévesque arriver à Mont-Brun en 1974 pour venir appuyer la cause, se souvient Diane Dallaire, parcourant les découpures de journaux que sa mère conserve jusqu’à ce jour. [...] De le voir avec un attroupement autour de lui dans la cour d’école. Et de voir dans ses billets dans les journaux et tout ça, de dire que Mont-Brun était un exemple de solidarité pour tout le Québec, mon Dieu, ça fait plaisir à entendre! »

Victoire!

Puis, le 18 juin, alors que le bureau régional du ministère de l’Éducation à Rouyn-Noranda est occupé, le comité d’action reçoit un télégramme de Québec. Le ministre de l’Éducation cède. Il « accepte de discuter des dépenses supplémentaires qu’occasionne le maintien des écoles dans ces deux villages ».

« Explosion de joie à Mont-Brun et à Destor : "Pour nous, c’est la victoire totale" » titre La Frontière au lendemain de ces événements, citant Patrick Coulombe.

« Quand on a annoncé la victoire aux gens de Mont-Brun, ça criait, ça pleurait, [c’est indescriptible] comment ils étaient heureux, se souvient Alfred Gaulin, la voix nouée par l’émotion. On ne s’était pas battus pour rien. On en parle encore! C’est l’fun et c’est émotionnant de rebrasser ces souvenirs-là. »

L’occupation aura duré 28 jours. Et son effet est toujours palpable, selon ceux qui étaient aux premières loges de cette bataille. Car en plus de conserver l’école de Mont-Brun, on met également sur pied, à l’Office de planification du gouvernement du Québec (OPDQ), un comité chargé d’étudier les effets de la marginalité dans les régions de toute la province, notamment en ce qui concerne les services éducatifs en milieu rural.

« Un des résultats les plus probants, c’était que dans une paroisse ou même dans un quartier en ville, si il y a 13 enfants de niveau élémentaire, l’école doit rester ouverte. C’est quand même majeur si on remonte à 1974-75, c’est sûr que les règles ont changé, mais à cette époque-là, pour nous, c’était une victoire éclatante », indique Patrick Coulombe.

« Une des conséquences non directes, c’est la création d’un club coopératif de consommation qui est né à Mont-Brun et c’est l’un des rares qui est encore existant, qui persiste avec celui d’Amos, qui a une vocation un peu différente - mais les autres, Malartic, Cadillac, etc. ont tous disparu. »

C’est d’ailleurs à la Maison du Partage de Mont-Brun, bâtiment voisin de l’école primaire et qui héberge la coopérative, qu’est installée une plaque du parcours citatif de la Ville de Rouyn-Noranda rappelant la bataille des gens de Mont-Brun. « La solidarité des gens de Mont-Brun devrait être un exemple pour tout le Québec », peut-on y lire, en référence à la déclaration de René Lévesque.

Une trentaine d’élèves fréquentent d’ailleurs encore aujourd’hui l’école primaire St-Norbert de Mont-Brun. Et selon le président de la Commission scolaire de Rouyn-Noranda, Daniel Camden, son avenir est assuré au moins pour les cinq prochaines années.

« Dès que c’est possible, à la Commission scolaire de Rouyn-Noranda, on veut maintenir les petites écoles, indique M. Camden. On a avantage à les garder ouvertes, on a avantage à garder les jeunes le plus près possible de leur milieu et on croit que ça a une incidence significative pour leur développement d’être socialement près de leurs amis, socialement près de leur famille. »

L’école de Destor, elle, n'a pas eu cette chance. La Commission scolaire avait l’intention de la fermer à la fin des années 2000, mais c'est finalement un incendie qui l'a achevée et elle n'a jamais été reconstruite… comme un appel à la vigilance pour le maintien des services de proximité dans les milieux ruraux.

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