Retour

Le périple épique de Stephen Lafricain, de la guerre de Sécession au Fort Témiscamingue

Stephen Lafricain est un pionnier du Témiscamingue. Il a d'ailleurs laissé son nom sur le territoire : la baie l'Africain, du lac Témiscamingue, a été baptisée ainsi en son honneur. Né au Labrador de l'union inusitée d'un père noir et d'une mère inuite, il a servi aux côtés des Yankees lors de la guerre de Sécession. Le périple qui l'a mené vers le Témiscamingue tient des grandes épopées westerns qui composent le répertoire des légendes d'Amérique du Nord.

ICI Abitibi-Témiscamingue vous propose l'histoire de Stephen Lafricain dans le cadre du Mois de l'histoire des Noirs.

Un article de Félix B. Desfossés

Naître dans un poste de traite

Le marché de la fourrure est encore très lucratif en 1843, lorsque Stephen voit le jour entre les murs du poste de traite côtier de la Compagnie de la Baie d'Hudson de la région nordique de Rigolet, au Labrador.

Son père, aussi nommé Stephen Lafricain, était tonnelier. « De par son nom, il était probablement d'origine africaine. Son nom n'est pas le seul indice. On sait que Stephen Lafricain fils, plus tard, a été décrit comme un "demi-nègre", c'était ça, la description donnée. Donc, ça me laisse croire que son père était Noir », mentionne Guillaume Marcotte, historien et étudiant à la maîtrise en études canadienne.

De sa mère, Stephen Lafricain fils tenait des racines métissées inuites et anglaises. Le jeune garçon arrive donc au monde avec une fibre multiethnique évidente, dominée dans le regard de ses contemporains par sa peau noire.

Naufragé

Guillaume Marcotte raconte qu'à ses 10 ans, Lafricain et son père ont mis le cap sur Montréal, où il partait s'instruire. « Mon père a décidé de m'amener vers le sud afin de me civiliser », écrivait M. Lafricain lui-même dans une autobiographie publiée dans le magazine The Beaver en 1924.

Le périple rocambolesque de Stephen Lafricain commence au moment où il met le pied sur le bateau qui doit le mener à Montréal. Pris dans une tempête, le navire fait naufrage. « Ils ont réussi à survivre de peine et de misère », souligne Guillaume Marcotte. De retour à leur point de départ, les Lafricain père et fils arrivent finalement à bon port à bord d'un deuxième navire, quelques mois plus tard.

Lafricain aux États-Unis parmi les abolitionnistes

1861, la guerre de Sécession éclate aux États-Unis. Le conflit opposait 11 États sécessionnistes du Sud des États-Unis, aux États du Nord, baptisés « l'Union », aussi nommés Yankees. Les sudistes demandaient la sécession d'avec les États-Unis, refusant l'abolition de l'esclavagisme ordonné par le président Abraham Lincoln. La guerre prend fin en 1865 avec une victoire du Nord, mettant fin à l'esclavagisme aux États-Unis.

Stephen Lafricain est un jeune adulte éduqué lorsqu'il s'enrôle avec l'armée des Yankees. « On peut imaginer qu'il s'est senti interpellé par la cause abolitionniste, étant lui-même en partie Noir. Mais ça, l'histoire ne le dit pas », avance prudemment Guillaume Marcotte.

Voyageur et coureur des bois

Victorieux, il revient au Canada et s'engage pour la Compagnie de la Baie d'Hudson. Il est alors envoyé au Fort Témiscamingue vers la fin des années 1860 avec un contrat de 3 ans. « Son travail est d'approvisionner le petit poste de Hunter's Lodge, qui était situé au lac Kipawa », explique Guillaume Marcotte.

Les conditions de vie des coureurs des bois et des engagés dans les postes de traite de la région sont extrêmement difficiles. Lafricain doit surmonter la faim, le froid, les voyages en canot d'écorce et les tensions avec les marchands. Cette réalité était décrite dans une lettre du voyageur Joseph Godin retrouvée récemment par Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ).

Pionnier du Témiscamingue

Après quelques années à travailler pour la Compagnie de la Baie d'Hudson, Lafricain prend sa retraite prématurément. Il fait alors l'acquisition d'un lot sur une berge encore vierge du lac Témiscamingue, au fond d'une baie. « Il menait une vie d'homme libre. Les hommes libres, à cette époque-là, c'était les anciens voyageurs de la traite des fourrures qui s'établissaient comme ça, dans un camp en bois, en forêt, après leur contrat terminé », relate M. Marcotte.

À la fois majestueuse et sinueuse, la mer intérieure qu'est le lac Témiscamingue baigne la frontière qui sépare le Québec et l'Ontario. La baie où Lafricain élit domicile à compter de 1873 porte aujourd'hui son nom. La baie l'Africain se situe non loin de l'actuel village de Ville-Marie, fondé en 1886.

Le pionnier vit sur la rive du lac avec sa femme, Josette Micmac, d'origine huronne. Ils adoptent ensemble deux petites Algonquines. Ils mettent aussi au monde un fils, Edward Lafricain, qui meurt en bas âge et dont la pierre tombale se trouve dans la forêt enchantée du Témiscamingue.

Prospecteur

À la fin des années 1880, Lafricain s'engage de nouveau comme voyageur pour la Compagnie de la Baie d'Hudson, cette fois du côté du Témiscamingue ontarien.
« Il a terminé ses jours là. On sait qu'il a même fait un peu de prospection. On retrouve un rapport géologique des années 1918 où on dit que Stephen Lafricain aurait découvert des gisements autour du poste de traite et on sait qu'ensuite il y a des mines qui ont ouvert là », souligne l'historien, se demandant si les découvertes de Lafricain auraient pu être à l'origine de mines lucratives ontariennes.

Témoin privilégié de l'Amérique en changement

Stephen Lafricain meurt vers 1936. « À l'intérieur de sa vie, il a vu passer l'ère des fourrures [...], après ça, il a fait la guerre de Sécession, il a vu les premières vagues de colons arriver au Témiscamingue dans les années 1880 et il a même fait des découvertes géologiques, donc, c'est l'amorce de l'époque minière, tout ça à l'intérieur d'une seule vie, ce n'est pas banal », résume Guillaume Marcotte.

Et qui sait, peut-être que Lafricain a toujours des descendants dans la région.

Être Noir au Témiscamingue

L'esclavagisme a été aboli en 1833 dans l'Empire britannique. Mais les préjugés et la discrimination ont perduré avec les années. Stephen Lafricain a-t-il eu à combattre le racisme au Témiscamingue?

Plus d'articles

Vidéo du jour


L'art d'être le parfait invité