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Les jeunes Cris en quête de développement économique

C'est aujourd'hui que la nation crie, dans le nord du Québec, va se choisir un nouveau grand chef. Après cinq mandats à la direction du Grand conseil des Cris, Matthew Coon-Come tire sa révérence. Le ou la nouvelle élue à la tête de ce modèle d'autonomie gouvernementale devra toutefois composer avec une cohorte de jeunes qui ont besoin d'emplois et qui sont prêts à se lancer en affaire afin d'assurer l'avenir de leur nation. Karoline Benoit est allée à leur rencontre, en territoire cri appelé Eeyou Istchee.

Un texte de Karoline Benoit, d'Espaces autochtones

« J’ai toujours appris à ne pas avoir peur d’essayer de nouvelles choses, à ne pas être gênée de ma culture et de parler quand quelque chose n’est pas correct. »

Kayleigh Spencer, 20 ans, est un modèle pour les jeunes. La jeune Crie de Mistissini a remporté cet hiver le titre de Miss Eenou/Eeyou Nation, un Miss Univers autochtone où les participantes sont choisies pour leur leadership et leur connaissance de leur culture. Elle a ensuite représenté sa nation lors d’un grand rassemblement autochtone aux États-Unis ce printemps.

Celle qui est aussi professeur de français au primaire est très engagée auprès des jeunes de sa communauté afin de les aider à développer leur potentiel, mais aussi à mieux connaître leur culture.

« On n’a jamais été un peuple silencieux. Dans les années 70, avec les barrages, nos peuples ont été capables de parler, ils ne se sont pas tassés en silence. On a parlé avec une voix très forte, avec puissance, dit-elle fièrement. Alors je suis une personne qui n’est pas gênée et qui n’a pas peur ».

Des jeunes comme Kayleigh, qui sont prêt à prendre la relève, il y en a beaucoup dans les neuf communautés cries du nord du Québec, où les moins de 35 ans représentent environ 60 % de la population, selon les données du Conseil cri de la santé et des services sociaux de la baie James.

« Je trouve qu’il y a beaucoup de jeunes leaders ici, estime la coordonnatrice en développement au Centre des jeunes de Mistissini, Samantha Awashish. Il y a des joueurs de hockey qui sont très bons, et tous les petits garçons [les idéalisent]. »

« Nous avons aussi des jeunes comme Shawn Iserhoff. Il était l’un de nos chefs des jeunes [à Mistissini] et maintenant, il est conseiller au conseil de la communauté. »

Les jeunes se sentent entendus

Samantha Awashish est candidate pour devenir la nouvelle chef des jeunes de Mistissini. Elle est convaincue que les moins de 35 ans ont une voix au sein des conseils des jeunes, tant au niveau local que régional.

Samantha Awashish ajoute que les jeunes utilisent amplement les outils politiques mis à leur disposition pour faire avancer des dossiers qui leur tiennent à coeur, comme la construction d’un nouveau centre des jeunes à Mistissini.

« On a fait les bâtiments, on a fait ce que vous nous avez demandé », proclame le chef adjoint de Mistissini et responsable du développement économique, Gerald Longchap.

Il dit être très heureux de voir que les jeunes ont des rêves et qu’ils prennent les moyens pour les réaliser, avec un coup de pouce du conseil.

« Ils sont d’une génération différente de la mienne. La mienne était très timide, on n’avait pas cette mentalité qu’ils ont présentement, très dynamique et très indépendante. »

Heureux du leg de leurs prédécesseurs

Les jeunes d’Eeyou Istchee, le territoire des Cris du Québec, sont les héritiers du premier traité moderne du Canada : la Convention de la Baie-James et du Nord québécois (CBJNQ).

Le document a été signé en 1975 par les Cris et les Inuits et les gouvernements du Canada et du Québec, après des années de négociations et de recours aux tribunaux déclenchées par l'annonce, en 1971, de la construction de barrages hydroélectriques dans le nord du Québec.

L’entente a permis aux Autochtones d’obtenir des compensations financières en échange du développement hydroélectrique sur leur territoire.

Mais la CBJNQ aura permis des avancées sur le plan de l'autonomie gouvernementale. Une politique renforcée en 1984 avec l'entrée en vigueur de la Loi sur les Cris et les Naskapis du Québec, la première loi canadienne axée sur l'autonomie des Autochtones.

Il y a maintenant une vingtaine d’ententes de gouvernance autochtone de différents types au pays, notamment au Nunavut et chez les Nisga'a de la Colombie-Britannique.

Pour les Cris, cette autonomie se définit par la création de leurs propres institutions - notamment scolaires et de santé - et leur a donné le pouvoir de prendre des décisions et de légiférer sur les dossiers qui les concernent, notamment sur la gouvernance et sur le développement économique.

« C’est définitivement un succès, croit le chef sortant du Conseil des jeunes de la Nation crie, Alexandre Moses, nous avons obtenu beaucoup par cette entente. Nous avons un gouvernement autonome ».

« Regardez nos bâtiments [publics]. Nous ne sommes pas dans un état de pauvreté », dit-il, comparant les communautés cries à celles d’autres Premières Nations, où « certaines personnes vivent dans des cabanes ».

« Nous nous portons bien en raison de la Convention de la baie James, qui nous a donné des structures », croit-il. Selon lui, le gouvernement de la Nation crie est « très uni », « ouvert » et « transparent ».

Même son de cloche chez Robin Gull-Saganash, fraîchement élu au poste de chef adjoint du Conseil des jeunes de la Nation crie.

« Je crois que la nation crie se porte assez bien, il y a une bonne croissance économique, et les gens s’engagent davantage à faire croître la communauté. Ce sont des changements positifs. »

Des emplois à inventer

Mais malgré tout, il n’est pas toujours facile pour les jeunes Cris de se trouver du travail dans leurs communautés.

« Tous les emplois au gouvernement cri sont déjà pris, ce n’est pas comme c’était il y a 10-15 ans, dénonce Alexandre Moses. Maintenant, nous devons innover et créer nos propres emplois ».

Le chef adjoint de Mistissini, Gerald Longchap, croit aussi que les jeunes doivent se tailler une place et ouvrir de nouveaux marchés.

« Les services qu’on retrouve au sud, on commence à les avoir ici. Nous avons un Tim Hortons, un Subway, un magasin de pneu (...) mais il y a encore un gros marché, il y a de la place pour un autre magasin d’alimentation et pour des garages. »

« Peut-être devons-nous nous diriger davantage vers l’entrepreneuriat pour faire croître l’économie, au lieu d’exploiter toutes nos ressources naturelles », se demande Robin Gull-Saganash, 19 ans. Selon lui, la nation crie devrait s’orienter davantage vers le développement d’une économie verte et durable.

« L’autonomie gouvernementale était la priorité pour la génération avant nous, explique Alexandre Moses. Il y a maintenant des trous, notamment sur le plan de l’emploi et de l’éducation ».

« Les jeunes peuvent changer beaucoup de choses dans la nation crie, insiste Robin Gull-Saganash, nous constituons un très fort pourcentage [de la population] et nous pouvons avoir un impact important sur la croissance économique ».

En allant au collège et en obtenant un diplôme, les jeunes peuvent participer à la croissance économique locale, ajoute-t-il.

« Certains [jeunes aux études] veulent devenir des infirmières, des docteurs, des dentistes, des enseignants, explique Gerald Longchap, parce que si tu regardes nos écoles et nos cliniques, tu vas voir beaucoup de non-Cris ».

« Peut-être que ces emplois pourraient être mis à la disposition des membres de la communauté qui auraient les qualifications », souhaite Alexandre Moses.

Une génération motivée par les études

Et justement, malgré un taux de diplômation scolaire encore bas en secondaire 5, à près de 36 %, ils sont de plus en plus nombreux à mesurer l’importance de l’éducation et à entreprendre des études postsecondaires, souvent sur le tard.

« Nos jeunes, surtout avec les réseaux sociaux, voient ce qui se passe ailleurs et sont capables de comprendre qu’ils [doivent s’éduquer] s’ils veulent que tout se passe bien », explique Miss Eenou/Eeyou Nation, Kayleigh Spencer.

« D’après moi, il y en a plus qui continuent après [le secondaire] et qui vont faire leurs études ailleurs. La génération qui vient de terminer le secondaire, c’est la génération qui est vraiment motivée à aller à l’école, pour un DEC ou un Bac. »

Et puis, ajoute Kayleigh Spencer, les Cris n’ont pas d’excuses. « Comparé aux autres nations, on est un peuple qui a beaucoup de ressources pour les jeunes. On a tous des bourses, on a tous le soutien pour aller aux études supérieures, on est tous capables d’aller au cégep ou au collège. »

La coordonnatrice du Centre de jeunes de Mistissini, Samantha Awashish, est du même avis. Selon elle, il y a de plus en plus de leaders dans la communauté.

« Quand j’étais petite, je ne voyais pas beaucoup de diplômés. C’était difficile d’être motivée à terminer mon secondaire, à me lever le matin pour aller à l’école », raconte-t-elle.

« Je n’ai pas de crainte pour l’avenir de Mistissini car nos jeunes sont de plus en plus conscients de leurs besoins, dit-elle. Ils apprennent à devenir les leaders de demain ».

« Je n’ai aucune crainte pour le futur, ajoute le chef adjoint Longchap, car on a des jeunes qui ont une pensée plus ouverte à l’extérieur de la communauté. Je me sens très à l’aise de dire que le futur avec nos jeunes, c’est un futur prometteur ».

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