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Les racines du Festival du cinéma international en Abitibi-Témiscamingue : de Godard à Desjardins?

Le Festival du cinéma international en Abitibi-Témiscamingue souffle ses 35 bougies. L'événement le plus prestigieux de la région a pris racine dans les années 70 durant un formidable foisonnement culturel propulsé par l'énergie d'une génération qui avait soif de moderniser les communications et l'information en région éloignée. Les balbutiements du FCIAT pourraient-ils même remonter au passage du célèbre réalisateur français Jean-Luc Godard à Rouyn-Noranda en 1968? Historique à rebours, de la souche aux racines.

Un article de Félix B. Desfossés

Une discussion à la maison Dumulon

« Il y a eu toute une discussion sur quoi faire dans le développement régional. Je me souviens qu'une soirée, on était peut-être 80 dans la maison Dumulon à essayer de définir ce qu'il fallait développer en Abitibi-Témiscamingue [...] Ils nous demandaient : "C'est quoi vos rêves pour l'Abitibi-Témiscamingue?" On veut faire un festival du cinéma international! Je l'avais publiquement dit là, mais on était déjà en train d'y travailler. C'est [durant cette période] qu'on a découvert que [le réalisateur Werner Herzog], son film était disponible pour l'automne et qu'on partait la première édition », se souvient Louis Dallaire, cofondateur du FCIAT. C'était en 1981.

Si Jacques Matte, Louis Dallaire et Guy Parent, les fameux trois mousquetaires cofondateurs du FCIAT, ont eu l'audace de lancer un festival de calibre international dans la région, c'est qu'ils étaient forts d'avoir organisé, auparavant, quelques éditions d'un festival de cinéma nommé La semaine du cinéma régional.

La semaine du cinéma régional a donc été l'ancêtre du FCIAT. « L'idée venait d'André David qui travaillait pour Communications Québec, qui avait un bureau à Rouyn-Noranda [...] Il avait vu que les films de l'Abbé Proulx venaient d'être restaurés et qu'il y avait de nouvelles copies qui allaient être disponibles. Donc, le ministère des Communications voulait les présenter en Abitibi. M. David a dit : "Pourquoi est-ce qu'on ne donnerait pas quelque chose d'un peu plus large?" C'est là qu'il m'a contacté », se souvient André Dudemaine, cofondateur de La semaine du cinéma régional, aujourd'hui directeur de la société Terres en vue, vouée à la diffusion de la culture autochtone et, par extension, directeur du festival Présence autochtone.

« On voulait à l'époque créer un cinéma régional, pas seulement un festival, mais vraiment avoir sur place un foyer de création cinématographique », explique André Dudemaine, évoquant les films Le Beat et L'hiver bleu, réalisés par André Blanchard, de Rouyn-Noranda. On peut aussi penser aux premiers documentaires de Richard Desjardins et Robert Monderie Comme des chiens en pacage et Une mouche à feu. Les documentaires de Pierre Perreault traitant de réalités abitibiennes, dont Un royaume vous attend, font aussi partie des oeuvres projetées dans le cadre de ce festival qui dure de 1976 à 1979. En 1980, l'événement devient plutôt La semaine du cinéma québécois. Jacques Matte, actuel président du FCIAT, prend le bâton de pellerin à partir de 1977.

Multimédia, un incubateur de talents

Au cours des années 70, André Dudemaine était fortement impliqué dans différentes causes sociales et politiques, mais également dans la production médiatique. Il avait travaillé sur des émissions de radio, aux côtés de Richard Desjardins et Robert Monderie, tout comme Louis Dallaire, dans un projet gouvernemental d'éducation populaire nommé Multimédia.

Au milieu des années 70, le projet Multimédia, chapeauté par Communications Québec - tout comme La semaine du cinéma régional - avait rassemblé une foule d'artisans des communications qui avaient fait leurs classes avec Le Bloc « et ça a drôlement coloré l'expérience en Abitibi », note M. Dudemaine.

Le Bloc, un projet d'information populaire

Le Bloc était une émission de télévision d'initiative populaire financée par plusieurs syndicats désireux d'informer la population sur des enjeux sociaux et régionaux. La station de télévision de Rouyn-Noranda, Radio-Nord, acceptait de leur vendre du temps d'antenne. André Dudemaine a décroché un emploi au Bloc, tout comme François Gendron, aujourd'hui doyen de l'Assemblée nationale et député péquiste d'Abitibi-Ouest, ou encore André Blanchard.

Le Bloc est né d'une grogne populaire. « Quand Godard est arrivé, il y avait déjà une réflexion dans la région, endogène, au niveau des communications. À l'époque, il n'y avait pas de service de l'information à Radio-Nord et les journaux régionaux étaient très centrés sur les nouvelles provenant de la Chambre de commerce et du patronat. Il y avait beaucoup d'insatisfaction. Dans les mouvements, c'était carrément une colère, dans la mesure où on se sentait complètement ignorés, voire bâillonnés au niveau des médias », relate M. Dudemaine.

S'il souligne le passage du célèbre réalisateur français Jean-Luc Godard dans la région, c'est que celui-ci est venu mener une expérience de télévision engagée à Rouyn, avec deux acolytes, en 1968. Le film Chasse au Godard d'Abbittibbi du réalisateur Éric Morin (2013) s'inspire de ce fait historique.

« Godard a cristallisé quelque chose et Le Bloc est arrivé immédiatement après dans un climat plus favorable à sa visibilité très certainement, mais c'était quelque chose qui était déjà en cours. Probablement qu'en jetant de l'huile sur le feu de la discussion, Godard aura permis de donner une actualité plus criante à l'arrivée du Bloc et ça a sans doute aussi stimulé, fouetté les ardeurs des artisans qui, dans les syndicats et les mouvements populaires, préparaient cette initiative », précise André Dudemaine.

Malgré tout, ce dernier a vécu les expériences de Godard aux premières loges. Étudiant au Cégep de l'Abitibi-Témiscamingue, il participe aux productions de Godard en tant qu'assistant. Il affirme que dans toute cette aventure, Godard n'était qu'un prête-nom. Ce sont plutôt deux acolytes arrivés avec lui qui ont véritablement mené les expériences télévisuelles.

Le passage de Godard n'est pas un point zéro dans l'histoire du FCIAT. « Ça a plutôt joué ce rôle catalyseur qu'un rôle fondateur dans le mouvement », nuance M. Dudemaine. C'est donc une ébullition dans les domaines de la culture et des communications, nourrie par un groupe de passionnés impliqués dans une foule de projets, qui aura créé le climat permettant la création du FCIAT. Mais cette ambiance était accompagnée d'une quête d'identité régionale féroce.

« Il y avait d'abord le sentiment d'éloignement et d'aliénation par rapport aux métropoles. À l'époque, produire que ce soit des événements culturels, des émissions de télévision ou des films, tout ça devait se faire à Montréal ou dans les grands centres. Toutes les fois qu'on en parlait, ils nous disaient : "Vous ne voulez quand même pas qu'on ait un orchestre symphonique dans toutes les régions?" C'est ce qu'on se faisait répondre quand on voulait parler de développement culturel hors des grands centres. Ça créait un sentiment d'autodétermination. On se disait : "Ah bon! Ils ne veulent pas qu'on développe des choses? Bien, on va le faire par nous-mêmes et on va les surprendre." C'est cet esprit-là qu'il y avait à l'époque », réfléchit André Dudemaine.

Louis Dallaire ajoute qu'il entend aujourd'hui un écho à l'effervescence des années 70. « C'était bouillonnant comme aujourd'hui, remarque-t-il. Si on fait la comparaison, quand je regarde les journaux, j'écoute la radio, je regarde dans les médias, je regarde les possibilités de sorties à Rouyn-Noranda, ça ressemble énormément aux années 70. C'est bouillonnant, il y a plein de monde, il y a plein de créateurs, les jeunes sont là et les jeunes veulent faire des choses. On sent la même chose aujourd'hui... quelques années plus tard! »

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