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Tu m'aimes-tu, l'album dont personne ne voulait

Il y a 25 ans, Tu m'aimes-tu a marqué un tournant dans la carrière de Richard Desjardins. Dans une rare entrevue, l'Abitibien a accepté de revenir sur cette période de sa vie.

Un article de Félix B. Desfossés

La rencontre entre le grand public et ce poète amoureux, chansonnier authentique, pianiste de grand talent et homme de principes, aurait pourtant pu ne jamais arriver. Pour lancer cet album, aujourd'hui considéré comme un des plus importants de la chanson québécoise, Desjardins a dû se battre.

Retour dans le temps. Avant la cruciale année de 1990, Desjardins roule déjà sa bosse dans le milieu de la musique depuis les années 70. De 1975 à 1982, il travaille avec son groupe Abbittibbi, de Rouyn-Noranda à Montréal, mettant au monde un premier album de peine et de misère, Boomtown Café, sur lequel se trouvent déjà certaines de ses grandes pièces, dont Les fros, Un beau grand slow et Y va toujours y avoir.

Six ans s'écoulent avant la sortie de son premier album solo, Les derniers humains, en 1988. Autoproduit par l'artiste, ce microsillon a été financé par son public. Desjardins demandait une part de 10 $ aux participants, leur promettant en retour un exemplaire du disque. Quatre cents personnes souscrivent à l'idée. « Ça a été le dernier album fait sur 33 tours au Canada. Ils ont fermé la shop à Toronto aussitôt que mon album est sorti », se souvient Richard Desjardins.

Les derniers humains donne un certain crescendo à la carrière de l'auteur-compositeur-interprète.

En 1989, Pierre Falardeau confie à Richard Desjardins la tâche de composer la musique pour son film Le party. « Il m'a donné la chance, le privilège d'écrire toute la musique là-dessus », précise Desjardins, reconnaissant. Lancé en février 1990, le long-métrage fait découvrir Richard Desjardins au public avec son interprétation de la chanson Le screw. Et sa pièce Le coeur est un oiseau, elle, donne des frissons à plusieurs.

Le 11 juillet 1990, le Festival d'été de Québec offre une occasion importante à Desjardins de se faire connaître en lui proposant la première partie du spectacle du Suisse Stéphane Eicher. « J'avais 42 ou 43 ans, j'étais au maximum de ma forme. J'ai commencé mon show, je me rappelle, je ne voyais personne, mais je voyais que ça réagissait bien. À un moment donné... Merci, bonsoir! Je m'en vais dans ma roulotte, je m'écrase à terre. J'étais brûlé, je n'étais plus capable. Le régisseur cogne à la porte : "Vous avez un rappel." Je ne le croyais pas. Il y avait 5000 personnes », raconte Desjardins.

Après ce triomphe, le FEQ lui remet le prix Miroir de la chanson d'expression française, une distinction importante. « À partir de là, ma vie est devenue beaucoup plus facile », lance-t-il.

La production d'un classique

Les 16 et 17 août de la même année, Desjardins entre à la Chapelle historique du Bon-Pasteur de Montréal pour y enregistrer les premières notes de Tu m'aimes-tu, non sans avoir eu à passer un certain examen au préalable. « Le problème qu'il y avait, se rappelle l'artiste, c'est que la Chapelle du Bon-Pasteur ne faisait que du classique. Le directeur, c'était un gars qui était classique. L'idée, c'était d'essayer de l'amadouer. On a réussi à avoir un rendez-vous avec lui. [...] J'avais appris des choses de Bach et de Mozart que j'avais étudiées il y a longtemps. Je les avais bien pratiquées. Quand je suis arrivé sur le piano Fazioli, je les lui ai jouées. Il a dit : « Ah! Vous faites aussi de la musique classique? » J'ai dit : « Oui, mais pas sur l'album! » Alors j'ai commencé à lui jouer les tounes de Tu m'aimes-tu les mieux arrangées peut-être du point de vue du piano, L'homme canon et tout ça. Il m'a dit : « OK, ça marche. »

La salle de la Chapelle historique du Bon-Pasteur, mais, surtout, les sonorités onctueuses de son piano Fazioli ont insufflé à cette prise de son une âme sans pareille. « Je suis sorti avec une prise de son écœurante de piano. On a enregistré piano et voix. On n'était pas capable de séparer les pistes à cette époque-là. C'était quelque chose. Il fallait se concentrer pas mal », souligne Desjardins.

Malgré la qualité évidente du produit, l'enregistrement ne soulève l'intérêt d'aucun producteur.

Richard Desjardins était prêt à distribuer lui-même l'album dans 15 magasins au Québec. Comme ça avait été le cas pour Les derniers humains, le sociofinancement lui a permis de faire imprimer son disque. À la dernière minute, l'étiquette Justin Time records vient sauver les meubles en mettant son distributeur dans le coup. « Une chance qu'il y avait un distributeur parce que je n'aurais pas été capable de fournir », admet-il. Et avec raison. Plus de 150 000 exemplaires de Tu m'aimes-tu s'écouleront au cours des années suivantes.

Une recrue de 42 ans

L'album est lancé à Rouyn-Noranda le 9 octobre 1990, puis à Montréal le 15 octobre.

« Je me souviens du lancement à Montréal parce que la majorité des 400 personnes qui avaient préacheté l'album étaient là. Au Café Campus, sur Queen Mary à l'époque, pas loin de l'Université de Montréal. Un après-midi, je me souviens, un jour d'automne, il faisait beau. Tout le monde est venu : 400 personnes. Et je me souviens de les avoir nommées l'une après l'autre », se rappelle-t-il avec émotion.

Tu m'aimes-tu lui vaudra trois trophées Félix au Gala de l'ADISQ de 1991, dont ceux de l'auteur-compositeur et de l'album populaire de l'année. En 1992, il remportera le prestigieux prix de la chanson française Québec-Wallonie-Bruxelles.

En plus de ces distinctions, les chansons de Tu m'aimes-tu se sont intégrées rapidement à la culture populaire québécoise. ...et j'ai couché dans mon char rappelle ses racines abitibiennes, Le bon gars décroche des sourires avec son humour sans détour, Quand j'aime une fois j'aime pour toujours vient toucher le public, et la chanson titre de l'album, Tu m'aimes-tu, avec son histoire d'amour racontée du point de vue masculin, transcende chanson et poésie.

Desjardins est affirmatif. Il y a eu un avant et un après Tu m'aimes-tu dans sa carrière.

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