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Camionneurs : la délinquance pour conserver son emploi

Des camionneurs disent être contraints de mentir sur leurs heures de conduite. Ils affirment conduire plusieurs heures de plus que ce que la loi permet. Même si les techniques d'enquête des contrôleurs routiers se raffinent, la falsification des heures de conduite se ferait facilement, régulièrement, et au prix de la sécurité des autres conducteurs et de leurs passagers.

Patrick Lebrun de Saint-Vianney, dans la Matapédia, avoue d'emblée que, pendant les 15 ans où il a conduit un fardier, à travers le Canada et les États-Unis, il a toujours trafiqué son registre de conduite, appelé dans le jargon logbook.

Selon lui, environ la moitié des chauffeurs sont pris dans un système qui les force à agir ainsi. La pression était telle sur Patrick Lebrun, pour faire plus de voyages en moins de temps, que la falsification des heures de conduites était devenue une norme.

« Le répartiteur met de la pression sur le chauffeur, le chauffeur a de la pression de son employeur, car s'il ne donne pas un rendement il sera congédié, aucune sécurité d'emploi ».

René Girouard, de Lac-au-Saumon, a vécu exactement la même chose pendant presque toute sa carrière. En mars dernier, il a décidé qu'il en avait assez et a quitté le métier.

[Les compagnies de transport] te le demandent clairement, pis si tu dis non, attends-toi à faire des voyages de marde pour un bon bout de temps.

René Girouard, camionneur à la retraite depuis mars 2016

Le nouveau retraité estime qu'une véritable omerta existe dans le secteur du transport routier. « Tout le monde est au courant, précise-t-il, mais est-ce que le public serait prêt à payer plus cher pour donner des conditions de travail sécuritaires aux conducteurs? »

Selon lui, le gouvernement se ferme les yeux pour éviter une augmentation des coûts de transport, et donc des biens comme les aliments.

Difficile de savoir quelle proportion de chauffeurs trafique les heures de conduite. L'Association du camionnage du Québec parle d'une infime minorité, mais les chauffeurs à qui nous avons parlé, comme Raymond Turbide, routier depuis plus de 40 ans, parlent d'une très grande majorité.

Il n'y a pas un seul camionneur qui peut dire qu'il n'a jamais falsifié son log.

Raymond Turbide, camionneur, Saint-Eustache

L'Association du camionnage du Québec sceptique

Selon le PDG de l'ACQ, Marc Cadieux, rien ne justifie de mettre sa vie et celle des autres en danger. Il invite les camionneurs qui se disent victimes de menaces à changer d'employeur.

Selon lui, les chauffeurs ont le gros bout du bâton, en raison de la pénurie de professionnels du transport qui devrait sévir jusqu'en 2020, au moins.

« J'ai parlé aussi la semaine dernière avec un transporteur du Lac-Saint-Jean qui a dû fermer ses portes et il m'a confirmé que ses 35 chauffeurs s'étaient replacés dans une période de 10 jours ».

Marc Cadieux s'est dit surpris par le témoignage des chauffeurs, « je ne l'ai pas entendu de vive voix » a-t-il affirmé. Il croit que la période de « tensions » dans le monde du camionnage y serait pour quelque chose.

Bon an mal an, les contrôleurs routiers du Québec intercepteront plus de 2000 chauffeurs qui n'ont pas assez dormi pour tenir le volant d'un fardier de plusieurs tonnes entre les mains. Ils distribueront aussi près de 9000 avertissements.

Ils font de plus en plus d'inspections en entreprise pour dénicher les mauvais élèves, car, sur le terrain, la ligne est parfois mince entre vérité et mensonge.

« Des fois, on se dit des fois, ouain, il sait comment remplir son log, on se doute bien que ça peut pas être toujours parfait comme ça, mais à ce moment-là si tout concorde, je me fie à sa parole », précise Isabelle Gaudreau, contrôleuse routière dans la région de Chaudière-Appalaches.

Les solutions pour endiguer le problème

L'arrivée d'un registre électronique des heures de conduite d'ici 2019, au Canada, permettra peut-être d'endiguer le problème, mais encore là, la fraude demeure possible.

C'est de l'électronique donc il y a toujours un crak à quelque part capable de changer et fausser les données, c'est à ce niveau-là que nous, on est encore un peu réticents

Isabelle Gaudreau, contrôleuse routière, Chaudière-Appalaches

Pour d'autres, comme Patrick Lebrun, la solution est encore plus simple. « Si les compagnies de transport paient à l'heure, tout le monde va être d'accord avec ça, car le seul moyen de gagner leur vie c'est de forcer la dose ».

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