Les places en CHSLD sont désormais très limitées et l'admission est réservée à des aînés très malades, voire en fin de vie. Dans les MRC de la Matanie et de la Matapédia, où le nombre de places en résidence privée est insuffisant, des aînés sont orientés vers des lieux d'hébergement hors de leur milieu vie, loin de leurs proches.

Un texte de Joane BérubéC’est arrivé récemment, entre autres, au mari de Yolande Gauthier. Âgée de 84 ans, la dame ne parvenait plus à prendre soin de son mari, Hervé Desjardins, atteint de la maladie d’Alzheimer.

Après une chute et un séjour à l’hôpital, les responsables des services d’hébergement au Centre intégré de santé et de services sociaux (CISSS) du Bas-Saint-Laurent ont offert une place à M. Desjardins à la Grande maison de Sainte-Luce, une résidence privée spécialisée dans les problèmes cognitifs, mais située à 80 km de chez lui.

Mariée depuis 64 ans, Yolande Gauthier a dû s'y résigner : « Moi, je ne pouvais plus en avoir soin. »

Le couple n’est pas seul dans cette situation. Au cours des derniers mois, plusieurs cas ont été portés à l’attention du Comité santé vigilance Matanie. Membre de ce comité, retraitée du réseau de la santé, Carmen Bouffard, qui a travaillé de nombreuses années auprès d’aînés, en témoigne. « Il y a des gens, dit-elle, qui demandent à rester dans la région et à qui on dit qu’il n’y a pas moyen de faire autre chose, et il y a des choix qui sont non respectés. »

Pourtant, souligne-t-elle, il y a plusieurs lits inoccupés au CHSLD de Matane.

Ce sont des choix administratifs, soutient Mme Bouffard, qui considère que ces lits pourraient être utilisés le temps que la Matanie puisse offrir un hébergement suffisant aux aînés. « Étant donné qu’ils considèrent que le CHSLD correspond à un certain niveau de soins, si la personne ne correspond pas à ce niveau de soins, on va l’envoyer à Sainte-Luce, on va l’envoyer ailleurs dans le Bas-Saint-Laurent, s’il n’y a pas de place en Matanie, plutôt que de mettre en place les structures nécessaires pour les préserver dans leur milieu de vie. »

Loin des proches

Des couples de personnes âgées sont ainsi séparés. Des familles doivent parcourir parfois une centaine de kilomètres pour visiter leur proche. « Cela a un impact psychosocial important pour eux, leur réseau familial, les couples et la dégradation de la vie sociale de ces aînés », souligne la retraitée du réseau de la santé et membre du comité vigilance santé de la Matanie.

Le choc de la séparation peut aussi être très grand pour les enfants.

Dans le milieu matanais, ils peuvent, après le travail, se rendent voir maman ou papa, quelques minutes, apporter un petit quelque chose. Ce n’est pas la même disponibilité quand leur proche est hébergé hors région. « Il y a comme un isolement qui se fait par la force des choses », indique Carmen Bouffard.

Le député de Matane-Matapédia, Pascal Bérubé, a aussi été approché par des familles qui dénoncent cette situation.

Certains aînés ont pu être ramenés dans leur milieu de vie. Le député, dont le père vit en CHSLD, ajoute que ces cas de gens gravement malades lui ont paru, dit-il, particulièrement déchirants.

« Le premier choix, le choix universel devrait être les CHSLD, mais lorsque, dans notre propre milieu, on n’a pas accès, c’est problématique. C’est sûr, poursuit Pascal Bérubé, qu’il y a une raison médicale et administrative qu’on va nous offrir, mais il me semble, que depuis des décennies, le premier choix pour des gens en fin de vie, parce qu’on va le dire, les gens qui vont en foyer d’accueil, ce sont des gens en fin de vie, ils ont beau appeler ça un milieu de vie, je le sais, j’y vais assez souvent, cela devrait être le premier choix, être près de leur famille. Il me semble que cela est une façon humaine de considérer les soins pour les aînés. »

Manque de place en réseau privé en Matanie et dans la Matapédia

La directrice du programme soutien à l’autonomie des personnes âgées du CISSS du Bas-Saint-Laurent, Cathy Bérubé, confirme que la clientèle admise en CHSLD est aussi de moins en moins diversifiée et mobile.

C’est pourquoi souvent, ce n’est pas le bon choix pour un aîné, fait valoir Mme Bérubé. Il est important, dit-elle, d’offrir le bon niveau de stimulation qui correspond à l’état de la personne.

Elle admet aussi qu’il y a eu « une période difficile en Matanie pour les places en amont du CHSLD ».

Elle assure que ce n’est pas une pratique que le CISSS du Bas-Saint-Laurent veut élargir. « Quand on est rendu là, dit-elle, c’est sûr que les gens ne peuvent plus rester à l’hôpital. Alors là, on leur offre des alternatives. »Plus que des CHSLD

Il faut dire qu’au fil des ans, le réseau d’hébergement pour personnes âgées s’est diversifié et devient de plus en plus spécialisé.

Outre le CHSLD, les aînés peuvent maintenant compter sur les Résidences privées pour personnes âgées (RPA) et les Ressources intermédiaires (RI).

Mme Bérubé relève que certains secteurs du Bas-Saint-Laurent, soit la Matanie et la Matapédia, sont aussi ceux qui comptent le moins de places d’hébergement pour personnes âgées.

La porte-parole du CISSS précise qu’il n’y a aussi que 44 places en RI pour les aînés en Matanie.

Paradoxalement, en Matanie, de petites résidences privées, souvent installées dans les villages, ferment leurs portes.

Privatisation des soins pour aînés

C’est, croit Carmen Bouffard, que le niveau de soins requis pour les aînés est de plus en plus élevé. Ces petites ressources qui permettent de conserver les aînés dans leur milieu de vie manquent de soutien, selon elle. « Je pense, ajoute-t-elle, qu’il y a un courant de privatisation, je pense qu’il y a un courant qui s’en vient où on favorise les services de grandes ressources. »

Certains soins de santé qui étaient il y a peu offerts par les CHSLD le sont maintenant par des RPA spécialisés ou de grandes ressources intermédiaires.

Cathy Bérubé du CISSS du Bas-Saint-Laurent explique d’ailleurs que le réseau préfère dorénavant conserver ses ressources pour les aînés qui sont en très grande perte d’autonomie.

Il est en effet plus simple de superviser la qualité des soins de la Grande maison de Sainte-Luce qui compte plus de 70 lits que d’observer 10 résidences de sept personnes, relève Sylvain Lirette, membre du Comité santé vigilance Matanie.

Ce dernier, qui est aussi porte-parole de l’Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux (APTS), estime que le réseau ne gère plus des besoins générationnels, mais des places.

Le CISSS, dit-il, va donner des missions par territoire à des RPA ou de RI. « Quand on combine des pathologies particulières, la santé mentale et la gériatrie, un citoyen de Matane se verra offrir la place disponible pour cette spécificité au Kamouraska. Ce qui ne fait pas de bon sens quand on regarde la grandeur du territoire », commente M. Lirette.

Carmen Bouffard abonde dans le même sens : « On a des lunettes régionales dans une perspective d’optimisation. »

Mme Bouffard, rappelle qu’avant la création des CISSS au printemps 2015, chaque MRC avait son propre comité d’hébergement. Maintenant, il n’y en a qu’un seul pour la région qui s’étend de Matane à La Pocatière. « C’est une approche qui ne choque pas les gens à l’interne », constate-t-elle.

Pourtant, la situation a des répercussions importantes pour les proches de la personne âgée qui est déplacée loin de son milieu de vie.

« La facture de transport jusqu’à Rimouski, c’est le contribuable qu’il l’assume », relève Mme Bouffard. Il peut aussi arriver que la famille doive se déplacer en catastrophe pour des examens médicaux ou une situation d’urgence.

Le porte-parole de l’APTS y voit une conséquence d’une gestion par volume qui se fait au détriment des endroits où la population est moins nombreuse.

Sylvain Lirette estime que ce qui se passe actuellement en Matanie pourrait se transposer dans d’autres petites MRC ailleurs au Québec.

De RPA en RI en CHSLD

Après une nouvelle évaluation, le mari de Yolande Gauthier a pu revenir à Matane et être hébergé au CHSLD.

Entre le moment où il a quitté son domicile et celui où il est revenu à Matane, Hervé Desjardins a déménagé quatre fois.

En à peu près un an, l’homme qui souffre d’Alzheimer est passé de sa maison à une résidence pour personnes âgées, puis ensuite à l’hôpital, puis à une autre résidence pour personnes âgées (RPA de Sainte-Luce) et enfin au CHSLD de Matane.

Ces déménagements sont devenus le lot de beaucoup de personnes âgées en perte d’autonomie, selon Carmen Bouffard.

L’aîné, dit-elle, entre dans ce qu’il est souvent convenu d’appeler « l’itinérance de fin de vie » qui peut l’amener à changer de chambre dans un même établissement, mais aussi à migrer d’établissement en établissement, selon les niveaux de soins dont il a besoin. La personne peut déménager trois, parfois quatre ou cinq fois, évalue Carmen Bouffard.

Mme Bouffard rappelle que cela entre en opposition au courant clinique qui dit qu’on doit tout faire pour conserver la personne dans son milieu familial, dans son réseau intime, dans sa paroisse. On doit éviter de la déplacer le plus possible, ajoute-t-elle.

Soins à domicile

Le CISSS indique qu’il travaille à améliorer l’hébergement en Matanie et que des projets en cours viendront sous peu combler les carences en hébergement. « Nous sommes en discussion avec des promoteurs », souligne Cathy Bérubé qui considère la situation comme conjoncturelle et croit que cela va se régler au cours des prochains mois.

Elle rappelle aussi que la première solution, c’est de demeurer le plus longtemps possible à domicile.

Là-dessus, Carmen Bouffard est bien d’accord, mais avec certaines nuances. Il y aurait lieu, croit-elle, de revoir la définition de domicile qui, au CISSS du Bas-Saint-Laurent, englobe aussi les RPA et les RI.

« En conséquence, explique Carmen Bouffard, dans notre CISSS, quand on prend un ainé de Matane, quand on l’héberge en dehors de notre MRC, lui ne se considère pas à domicile, mais le réseau le considère à domicile. »

À ce chapitre, le maintien à domicile des personnes âgées semble être encore le grand négligé du réseau de la santé.

« Je pense, dit-elle, que quand on parle du domicile on parle de notre maison, au mieux de notre appartement parce qu’on a dû déménager, parce qu’on n’était plus capable de tenir maison. Le domicile est ce qu’on choisit. »

La dernière politique de soutien à domicile du ministère de la Santé date de 2003.

Plus d'articles

Commentaires

Vidéo du jour


Une caméra de sécurité montre quelque chose d'extraordinaire





Rabais de la semaine