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« Habiter son visage » sur les rives du lac Témiscouata

Peut-on partir ailleurs et s'inventer une nouvelle vie, loin des siens, sans jamais revenir en arrière? C'est l'une des questions que pose l'auteure rimouskoise Micheline Morisset dans son dernier roman, Ce visage où habiter.

Une chronique de Julie Tremblay

À la fin des années 30, Philippe Garon part de son Témiscouata natal pour s’installer en Europe. Pendant les mois et les années qui suivent, les soeurs qu'il a laissées derrière, avec leur vie ordinaire, restent dans « ce léger tourment qu’est attendre ». Elles lisent attentivement les missives envoyées par leur frère, en essayant en vain de trouver « les mots qui leur permettraient de se tenir ensemble ».

Bien des années plus tard, leur frère Philippe réapparaît. On apprend alors à rebours les histoires qui lient les frères et soeurs Garon, devenus orphelins très jeunes. Ces histoires, elles ont été remaniées, trafiquées, pour atténuer la douleur et, surtout, pour sauver les apparences.

Ainsi on gardait la tête haute pourvu que les cœurs se courbent, loin dans les entrailles.

Extrait de « Ce visage où habiter », de Micheline Morisset

Au fil des pages, on comprend mieux la rigidité de l’aînée, Estelle, qui, encore jeune fille, est devenue responsable du reste de la famille. On comprend pourquoi l’enfant qu’a eu Agathe est « une enfant mille fois trop pesante pour [sa] vie », pourquoi Philippe est parti. Mais même lorsqu’il revient, tous attendent encore ces « phrase[s] remplie[s] de réconfort dans [lesquelles] se jeter », mais qui, souvent, ne se prononcent pas.

Pour habiter réellement quelque part, il fallait cesser d’avoir peur pour enfin se tenir debout dans sa vie.

Extrait de « Ce visage où habiter », de Micheline Morisset

Ce visage où habiter démontre donc, à travers l'histoire des Garon, que chacun a sa façon de fuir, que ce soit dans les livres, dans les contrées lointaines ou dans les tâches précises du quotidien. Le roman prouve aussi que cela prend souvent bien des détours pour apprendre à rester.

L'écriture patiente et précise de Micheline Morisset peut décourager les lecteurs avides d'action, mais les plus contemplatifs qui aiment la poésie et le souci du détail auront envie de s'y attarder, pour découvrir dans le détail les gestes précis des personnages qui avancent, les « rêves aplatis au fond des poches » en précaire équilibre « entre le bonheur de vivre et la crainte de s'écrouler ».

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