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Récolteurs de duvet d'eider, de génération en génération

Depuis près de 80 ans, une famille du Bas-Saint-Laurent s'occupe de garder l'île Bicquette et ses milliers d'oiseaux protégés par le Service canadien de la faune. Elle gère également la Société de protection des eiders de l'estuaire, chargée de récolter le précieux duvet des eiders.

Un texte de Laurence Gallant

À la fin du printemps, les eiders à duvet nichent sur l'île pendant près de six semaines. Pendant cette étape cruciale, Marc Lapointe et son fils de 26 ans, François, de la Société de protection des eiders de l'estuaire, vivent en véritables ermites sur l'île pour en effectuer la surveillance :

L'arrière-grand-père maternel de François Lapointe, Ernest Thibault, travaillait sur l'île Bicquette comme gardien de phare et vers 1938. Il a pris l'initiative de protéger les eiders du braconnage. À l'époque, les marins étaient nombreux à accoster sur l'île pour chasser le canard et récolter les oeufs, même en dehors des saisons de chasse.

« Dans les premiers temps, il y avait des gens qui essayaient de venir pareil, mais maintenant, les gens sont quand même au courant que l'île Bicquette, c'est une réserve de faune : on n'a pas le droit de débarquer sur l'île. »

En près de 15 ans, le nombre de couples d'eiders à duvet est passé de 200 à 10 000 avec cette nouvelle protection, nombre qui s'est maintenu jusqu'à 2003. L'île, qui est située au large de l'estuaire du Saint-Laurent, abrite ainsi la plus grande colonie d'eiders en Amérique du Nord. Par contre, depuis 2003, la population d'eiders a baissé graduellement jusqu'à atteindre 5200 couples cette année.

La famille Lapointe-Thibault et les biologistes d'Environnement Canada ignorent si l'activité humaine, comme la récolte de duvet ou l'identification par baguage des femelles, est pour quelque chose dans l'importante diminution du nombre d'eiders sur l'île Bicquette. La prédation des goélands y est particulièrement intense.

« C'est certain qu'il y a la prédation des goélands, il y a plus que 95 % de canetons qui sont prédatés, quand les années sont pas bonnes pour le capelan », explique François Lapointe.

Des eiders qui « autofinancent » leur protection

C'est le grand-père de François Lapointe, Patrice Thibault, qui a commencé à récolter le duvet des eiders pour le vendre. La mère de François a par la suite repris le flambeau avec son père. Depuis la fin des années 80, l'entreprise s'est transformée en société à but non lucratif, après que l'île Bicquette soit devenue une réserve faunique.

« Pour faire un parallèle assez rapide, c'est un peu comme la relève sur une ferme, tu peux pas arrêter. Quand ça roule, tu vas au rythme que mère Nature t'impose, alors tu suis le beat ou tu fais pas partie de la chanson », devise François Lapointe.

La récolte de duvet sert donc désormais à financer la protection des eiders sur l'île :

Le duvet d'eider, qui constitue un produit de luxe, est vendu notamment à des fabricants d'édredons en Allemagne pour 1000 $ le kilogramme. Fait étymologique amusant : le mot édredon est d'ailleurs emprunté du danois ederdun, qui veut dire « duvet de l'eider ».

La baisse de population des eiders affecte directement la Société de protection : « Si on fait un prorata de passer de 10 000 à 5200 nids, c'est pas trop long qu'en calcul, on a 55 % des revenus bruts qui rentrent, et on a les mêmes charges d'opération », explique François Lapointe, qui compte prendre la relève de son père dans quelques années.

Le jeune homme indique qu'il a choisi d'orienter ses études pour pouvoir poursuivre les efforts de sa famille, malgré la baisse de la population d'eiders et donc des revenus qui y sont reliés. François Lapointe est catégorique :

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