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Traçabilité du homard : l'inconstance de l'industrie québécoise 

En théorie, tous les consommateurs peuvent maintenant reconnaître le homard du Québec grâce à un élastique bleu et à une étiquette attachée à l'une des pinces du fameux crustacé. Le consommateur peut même, grâce au code de l'identifiant, savoir où, quand et par qui son homard a été pêché. Est-ce le cas de tous les homards du Québec? Eh non! Pas tous.

Un texte de Joane Bérubé

Il y de très fortes chances pour que le homard ainsi identifié soit un homard de la Gaspésie. Beaucoup moins que ce soit un homard des Îles-de-la-Madeleine.

Ça fera cinq ans cette année que le programme d'identification du homard québécois a été mis en place. Le ministère peine toujours à convaincre tous les joueurs de l'industrie de mettre en valeur l'origine du homard, qui est pourtant une pêche entièrement certifiée écoresponsable.

Il faut savoir que Québec finance en fait deux programmes : un pour les homardiers de la Gaspésie et un autre pour ceux des Îles-de-la-Madeleine, qui, des deux, possèdent le plus important contingent.

Réticence madelinienne

Et aux Îles, le programme bat de l'aile. Pêcheurs et transformateurs critiquent l'obligation d'apposer le label que plusieurs considèrent comme inutile puisque la majorité du homard des Îles est vendue aux États-Unis. Les grossistes américains n'est veulent pas, disent-ils. Certains propriétaires d'usines vont même jusqu'à dire que les Américains leur demandent de l'enlever.

L'adjoint au ministre des Pêcheries, le député des Îles-de-la-Madeleine, Germain Chevarie, l'admet, ce ne sont pas tous les acteurs de l'industrie qui sont convaincus.

L'identification du homard des Îles a été négociée dans le plan conjoint, soit la convention, entre industriels et pêcheurs. Le plan, qui statue sur le prix au débarquement, prévoyait qu'un montant de 7 ¢ la livre par homard pêché, soit 6 ¢ en provenance du pêcheur et 1 ¢ en provenance des transformateurs, serait versé pour le programme de promotion.

Les transformateurs des Îles ont alors contesté l'entente devant la Régie des marchés agricoles qui leur a donné raison. L'identification, qui était obligatoire, est devenue volontaire.

Le programme s'est aussi transformé en enjeu politique entre les regroupements de pêcheurs, certains critiquant vivement la manière dont les mesures d'identification ont été imposées.

Volontaire, l'identification des homards a été délaissée par bon nombre de pêcheurs madelinots qui ont, du coup, gagné 6 ¢, la livre.

Cette année, le ministère des Pêcheries a toutefois accepté de financer la pose du label Québec pour la portion des identifiants qui n'ont pas été utilisés l'an dernier.

Question de prix

Car malgré ces dissensions, l'industrie reconnaît généralement que le programme est une bonne idée pour le marché domestique.

L'identification ciblée seulement pour le Québec est par contre difficilement envisageable. « Pour nous, c'est très difficile de mettre des identifiants seulement sur les homards vendus au Québec, on ne sait pas combien ils [NDLR Les usines] en vendent », commente O'Neil Cloutier.

Le Québec est par ailleurs un très petit joueur sur les marchés d'exportation. À titre d'exemple, la Nouvelle-Écosse produit à elle seule en une seule journée, tout le homard pêché au Québec durant 10 semaines de pêche.

Le homard est aussi de plus en plus abondant dans le golfe et même si les marchés asiatiques s'ouvrent, ce n'est pas la belle province qui a le plus grand pouvoir de négociation. Le prix demeure un enjeu économique crucial pour l'industrie québécoise.  

La traçabilité d'une pêcherie québécoise écoresponsable pourrait alors être un moyen de la distinguer, croit Germain Chevarie. « On considère que le homard du Québec est un produit de très grande qualité et qui peut devenir un produit de niche, même si on n'a pas toujours le grand volume on pourrait recevoir des prix plus intéressants », estime l'adjoint aux Pêcheries.

Adhésion gaspésienne

C'est un peu de cette distinction qu'est d'ailleurs née la pose d'identifiant sur le homard québécois.

Confrontés à la crise de 2008, les pêcheurs de l'Atlantique ont cherché à vendre leur homard sur d'autres marchés, dont celui du Québec.

Les prix du homard québécois ont chuté certes, mais les pêcheurs du Québec, qui perdaient aussi une part de leur marché aux États-Unis, ont dû trouver une réponse à cet afflux soudain de la ressource sur leur marché intérieur.

Malgré certains ratés du début pour les pêcheurs, notamment dans la pose de l'étiquette, le programme a rempli les attentes, estime Oneil Cloutier du Regroupement des pêcheurs professionnels du sud de la Gaspésie.  

En décembre dernier, 148 homardiers de la Gaspésie sur 153 ont donné leur appui à la reconduction du programme.

Vendre le homard des Îles au Québec

Malgré la forte adhésion des pêcheurs gaspésiens au programme, le Regroupement aimerait bien que ce soit obligatoire.

« Juste pour une question de principe. On pense que le fait que de relier un homard, ça ouvre une porte au consommateur pour lui permettre de comprendre davantage comment la pêcherie se fait, et qui a pêché son homard et dans quelle région. Ça rapproche les consommateurs de la mer », fait valoir Oneil Cloutier.

Sur la péninsule, le programme est financé par le Regroupement des pêcheurs, le gouvernement du Québec et les producteurs de lait qui en profitent pour faire la promotion du beurre.

Québec, qui paie 50 % de la facture, a indiqué qu'il soutiendrait l'initiative au moins jusqu'en 2018. Il vient d'ailleurs de verser 90 000 $ au programme qui coûte annuellement la bagatelle de 184 000 $.

Pour rapprocher le homard des Îles du marché québécois, l'Association québécoise de l'industrie de la pêche propose la construction de grands viviers à Montréal. Les installations pourraient aussi faciliter les exportations vers l'Europe.

Le ministère de l'Agriculture, des Pêcheries et de l'Alimentation est prêt à financer l'étude du projet, évalué à plusieurs millions de dollars, en collaboration avec les associations des pêcheurs.

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