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Cinq ans plus tard : Colette Roy Laroche se raconte

Colette Roy Laroche était à la tête de la ville de Lac-Mégantic lorsque la tragédie ferroviaire est survenue. Depuis les événements, elle est surnommée la dame de granit. Si l'ancienne mairesse porte aujourd'hui un regard fier sur ce qu'elle a accompli, les épreuves traversées, souvent dans la plus grande discrétion, l'ont marquée pour toujours.

Un texte de Marie-Hélène Rousseau

Colette Roy Laroche nous accueille dans sa résidence. Cinq ans après l’accident qui a fait 47 victimes dans sa municipalité de moins de 6000 habitants, elle se sent prête à partager son histoire, sans filtre et en toute intimité.

C’est important d’en parler. Je n’ai pas eu l’occasion de vider ça. Pendant deux ans, il ne fallait pas que je retourne là-dedans parce que je n’aurais pas été capable de continuer. Il fallait que je m’élève au-dessus de ces peurs-là. L’après, qu’est-ce qu’on va faire? Il fallait penser à l’avenir, mais pas trop y penser, confie l’ancienne mairesse, qui a complété son ultime mandat à l’automne 2015.

La nuit où tout a basculé

Le 6 juillet 2013, un train de 72 wagons de pétrole brut part à la dérive, déraille et explose au cœur du centre-ville de Lac-Mégantic. Il est 1 h 14. Colette Roy Laroche dort paisiblement chez elle, à un peu plus d’un kilomètre des lieux de l’explosion. Le conseiller municipal Daniel Gendron, aussi ambulancier, est en poste cette nuit-là. Il la contacte presque immédiatement. La nouvelle est foudroyante.

Dans la rue, sur le trottoir, il y avait de plus en plus de gens qui arrivaient, sortaient de leur domicile. Ce sont des sons, des bruits que je n’oublierai jamais. Des gens qui pleuraient, qui criaient, il y avait le bruit des citernes qui sifflaient, les explosions, raconte-t-elle.

Devant le désastre, Colette Roy Laroche se ressaisit. Tout à coup, je suis sortie de cet état léthargique. Je me suis dit : Colette, c’est toi la mairesse! Je ne pouvais pas être spectatrice et laisser aller mes sentiments. Il fallait que je réagisse, se souvient-elle.

Gestion d’une crise sans précédent

Rapidement, une cellule de crise s’organise au poste de la Sûreté du Québec. Des intervenants de la sécurité civile, de la Croix rouge et du ministère de l’Environnement mettent en place le plan des mesures d’urgence. C’était à peu près le seul endroit où nous pouvions nous installer. Ma première préoccupation a été d’ouvrir la polyvalente, qui était déjà le lieu désigné en cas de sinistre. La solidarité s’est manifestée dès les premiers instants, décrit-elle.

Puis, tôt en matinée, Colette Roy Laroche s’adresse aux médias lors d’un premier point de presse. Quand je suis arrivée devant les caméras et les micros, il y a eu une montée d’émotions et j’avais peine à parler. Mais il fallait que je reste debout, souligne-t-elle. Je suis la mairesse et les citoyens s’attendent à ce que je sois solide. C’est comme une mère de famille.

À partir de ce moment, Colette Roy Laroche devient une personnalité publique, la « dame de granit ». Les points de presse se succèdent.

On a en a donné deux par jour. Ça demandait quand même de la préparation. L’une des premières villes venues en renfort sur le plan des communications, c’est la Ville de Québec. Le maire Régis Labeaume m’a dit tout de suite au téléphone : Colette, je t’envoie mes deux meilleurs en communication et ils seront là le temps qu’il faut, raconte-t-elle. À ce moment, elle sait qu’elle ne sortira pas de sitôt du tourbillon médiatique.

La mairesse et la première ministre

Colette Roy Laroche et la première ministre de l’époque Pauline Marois font connaissance dans les premières heures qui suivent l’explosion du train. Une grande complicité naît immédiatement entre les deux politiciennes.

Contrairement à ce que certains pensent, Mme Marois n’était pas une amie. Je la connaissais comme vous et moi, comme première ministre, affirme-t-elle.

Elle m’a offert toute l’aide nécessaire et est même venue en hélicoptère, rappelle Mme Roy Laroche. C’est avec elle que j’ai pu voir du haut des airs ce désastre. Elle a su rapidement comprendre l’ampleur de ce qui nous arrivait, et aussi, notre incapacité comme petite municipalité de trouver les moyens de passer à travers.

Colette Roy Laroche raconte qu’aucun programme gouvernemental d’aide aux sinistrés ne correspondait aux besoins de Lac-Mégantic : Tant pour la ville de Lac-Mégantic que pour le gouvernement du Québec, on a écrit l’histoire des moyens de composer avec une situation comme celle-là. Pauline Marois a permis à ses ministres d’avoir de la souplesse, d’ouvrir les programmes, de les adapter, de faire accepter par le Conseil du trésor le financement nécessaire parce qu’on était dans une situation d’urgence.

Les 47 disparus

L’été 2013 a été intense et éprouvant, surtout sur le plan humain, se souvient Colette Roy Laroche. Les Méganticois pleuraient leurs 47 disparus.

Ç'a été des moments très difficiles parce que ç'a été long. La plupart des familles savaient que leur frère, leur sœur, leur enfant était parti dans cette catastrophe, mais l’annonce officielle se faisait attendre parce que l’identification a été une opération des plus délicate et difficile. Quand les annonces se faisaient, c’était toujours de renouveler cette peine-là.

Il a fallu neuf mois au bureau du coroner pour compléter le travail d’identification des victimes. Quarante des 47 victimes ont pu être formellement identifiées. Des jugements du tribunal ont confirmé le décès des sept autres victimes.

La démolition du centre-ville : « la décision qui nous hantait »

Au-delà des pertes humaines, les Méganticois ont aussi été confrontés au deuil de leur centre-ville. Alors qu’une quarantaine de bâtiments ont été rasés par l’incendie, les élus devaient décider de l’avenir des bâtiments encore debout.

Colette Roy Laroche se souvient du grand déchirement vécu par tous les membres du conseil municipal.

La réflexion dure plusieurs semaines. Des représentants du gouvernement aiguillent les élus. Tous les impacts négatifs de laisser les bâtiments-là étaient tellement importants et nombreux que nous étions presque arrivés à la décision de démolir, sauf que nous n’étions pas capables de la prendre, soutient l’ancienne mairesse.

Un lac-à-l’épaule de deux jours permet aux élus de revoir tout le dossier du centre-ville. La décision de démolir est finalement prise à l’unanimité.

On était devant une évidence, ajoute Colette Roy Laroche. Laisser ces bâtiments debout, ça impliquait que les propriétaires auraient de la difficulté à les revendre parce qu’on n’avait aucune garantie qu’il y avait de la contamination au sous-sol ou pas. Ensuite, on n’avait aucune garantie que les futurs acheteurs trouveraient le moyen de financer l’achat de ces bâtiments parce que la tragédie de Lac-Mégantic, la contamination, c’est un fait connu.

Le soir où la décision a été annoncée publiquement, Colette Roy Laroche a vécu un grand stress. Les heures avant, j’ai dû me retirer dans ma bulle et me conditionner à trouver la force d’annoncer ça aux gens. Ce fut une soirée difficile pour le conseil et pour les citoyens, raconte-t-elle.

Aujourd’hui, elle croit toujours qu’il s’agissait de la meilleure décision. Oui c’est difficile, mais en même temps, il faut trouver la force de rebâtir et de continuer de regarder en avant. C’est comme quand on perd des personnes chères, elles ne reviennent jamais. Ça, c’est du matériel, il faut être capable de faire notre deuil, exprime-t-elle.

« Une autre catastrophe »

En juin 2014, Colette Roy Laroche est confrontée à une autre épreuve : son conjoint Yvan Laroche apprend qu’il souffre d’un cancer du cerveau.

Ça a été une autre catastrophe. Un autre tsunami. Et là, je devais me comporter comme je me suis comportée devant la tragédie. Il ne fallait pas que je flanche. Il fallait encore que je reste forte et debout pour mon mari. Je me suis dit : il faut quand même vivre, vivre jusqu’à la fin.

Le décès de son mari, à l’hiver 2015, laisse un grand vide. J’ai continué à la mairie parce qu’Yvan voulait que je continue. Parce que pour lui, d’abandonner la mairie, ça voulait dire que j’abandonne aussi son combat, confie-t-elle, l’émotion dans la voix.

L’écriture, « ma thérapie »

À l’automne 2015, Colette Roy Laroche quitte l’hôtel de ville pour de bon. Mon choc post-traumatique, je l’ai vécu ce matin-là et les jours qui ont suivis, convient-elle.

Elle reçoit ensuite de nombreuses invitations pour donner des conférences. Les premières invitations, j’ai refusé parce que je ne me sentais pas assez solide. Mais comme les invitations continuaient d’arriver, je me suis mise à l’écriture, raconte-t-elle.

Au fil des témoignages, elle constate que de partager son histoire lui procurait un grand bien.

Ç'a été, sans le savoir, ma façon de me libérer, de faire mes deuils, parce que j’avais plusieurs deuils à faire. Ç'a joué le rôle d’un bon psychologue. Ç'a été ma thérapie. Parfois, je pleurais en préparant mes textes. Je pleurais des situations où je n’avais pas pleuré du tout à la mairie. Alors je me défoulais, et on repartait!, dit-elle.

Se reconstruire

Aujourd’hui, Colette Roy Laroche considère qu’elle va bien. Sa guérison progresse, comme celle de sa communauté. Elle a recommencé à participer à des événements publics et à s’impliquer dans différentes activités.

Quel regard porte-t-elle sur la reconstruction de son centre-ville, cinq ans après la tragédie?

La reconstruction du cœur d’une ville ne peut pas se faire en une année. Moi, j’étais très consciente que ce serait très long. Je suis quand même satisfaite de voir ce qui pousse. Même si on souhaiterait qu’il n’y ait plus de cicatrice, elle est toujours là. Le centre-ville, une fois qu’il sera reconstruit au complet, ça demeurera toujours un site qui nous rappellera le 6 juillet 2013. Il sera beau à nouveau, un jour, mais ça nous rappellera toujours cette tragédie innommable, conclut la dame de granit.

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