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Des salons de massages érotiques sont tolérés à Sherbrooke

Depuis des années et comme dans la plupart des villes, fait partie du paysage la prostitution. Mais voilà que le plus vieux métier du monde se transforme. Auparavant plus visible, la prostitution tend à être de plus en plus discrète, au point où elle se fond maintenant dans le décor.

Un texte de Mélissa Fauteux

En plein centre-ville de Sherbrooke, sur la rue Dufferin à moins de 100 m de l'hôtel de ville, se trouve un salon de massage. Dans la vitrine, on y affiche les soins offerts : massage de détente, massage de visage, de pieds, réflexologie. Un numéro de téléphone y est indiqué, tout comme les heures d’ouverture : de 9 h à 23 h, 7 jours par semaine.

En feuilletant les petites annonces dans le quotidien régional, on remarque une publicité portant le titre « Massage *Asian Spa* ». Dans sa description, on y mentionne le même numéro de téléphone que celui indiqué dans la vitrine du commerce. L’adresse est également la même, mais les heures d’ouverture diffèrent : de 9 h à 24 h, 7 jours par semaine. On y ajoute également « nouvelle jeune fille ».

« Viens nous voir, nous avons un "spécial" pour toi! »

Un coup de fil à l'établissement permet de comprendre la vraie nature des services offerts au salon de massage. Une femme parlant anglais avec un fort accent asiatique répond à un journaliste masculin de Radio-Canada Estrie. D’emblée, elle lui dit qu’elle a un « spécial » pour lui. Intrigué, il lui demande à quoi elle fait référence. Un petit rire nerveux se fait alors entendre. Il en profite pour lui expliquer qu’il voudrait davantage qu’un simple massage, ce à quoi elle répond qu’il n’y a aucun problème. Lorsqu’il lui demande combien peut coûter ces extras, elle lui mentionne qu’elle préfère ne pas en parler au téléphone et lui suggère plutôt de venir directement au salon pour en discuter.

Autre salon, même façon de faire

Un peu plus à l’est de Sherbrooke, sur la rue King, se trouve un autre salon du même type. Situé dans un demi-sous- sol, le commerce s’affiche discrètement. Mais sur internet, c’est autre chose. D’abord, une vidéo promotionnelle du commerce met en scène de jeunes femmes asiatiques en déshabillés et dans des positions pour les moins suggestives. Sur un blogue, on peut aussi y lire des commentaires de clients qui laissent croire que les services offerts sont davantage d’ordre sexuel.

En voici quelques exemples :

« Après que je me sois installé sur le dos, elle s'est dévêtie, s'est assise à côté de moi, et s'est immédiatement mise au travail. Lucy a bien pris son temps, comme si elle voulait faire durer le plaisir. »

« Lorsque je suis sorti de la douche, Coco est entrée et m'a elle-même essuyé avec une serviette. Elle s'est immédiatement déshabillée et nous nous sommes installés sur le lit […]. Je n'ai aucune idée de ses talents de masseuse, mais j'en connais beaucoup sur ses autres talents. »

Des commerces connus des services policiers Sherbrookois

Jusqu’à présent, le Services de police de la Ville de Sherbrooke (SPS) n’a reçu aucune plainte en lien avec ces deux commerces. Il faut dire que depuis un jugement dela Cour suprême du Canada, rendu en 2013, le rayon d’action des policiers auprès des salons de massage érotique est limité.

En vertu de ce jugement, la tenue d'une maison de débauche, le fait de vivre des produits de la prostitution d'autrui et la sollicitation en public à des fins de prostitution ne sont plus considérés comme illégales. Ce qui l'est, c'est le proxénétisme, la traite de personne ou encore l'exploitation sexuelle de personnes d'âge mineur.

« Jusqu'à nouvel ordre, il n’y a aucun élément criminel qui nous amène à intervenir à ces endroits-là », indique d’emblée le porte-parole du SPS, Martin Carrier. « Nous avons effectué certaines vérifications mais pour l'instant on ne peut établir de lien avec de jeunes fugueurs qui pourraient se retrouver là ou d'autres éléments comme grossière indécence par exemple. »

Pour le Centre d'aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel (CALACS) de l'Estrie, il n'y a aucun doute quant à la réelle nature des services offerts dans ces établissements.

Même s'ils sont légaux, le CALACS Estrie s'inquiète de la condition des femmes qui octroient ces services. « En fait c'est une problématique un peu partout », explique Marie-MichèleWhitlock, une de leurs intervenantes. « On se dit que ces femmes sont consentantes parce qu'il y a une échange d'argent ou de services, mais est-ce qu'elles désirent vraiment cette activité sexuelle-là, on peut se poser la question. »

Un milieu difficile à percer

Le CALACS Estrie avoue qu’il en connait très peu sur les femmes qui travaillent dans le milieu des salons de massage érotique. « Nous avons très peu de contact avec des femmes qui travaillent ou qui ont vécues dans les salons de massages donc c'est un gros point d'interrogation », admet Mme Whitlock.

En plus d'être difficile à percer, le milieu des salons de massage érotique bénéficie d'un allié de taille au Québec: l'absence de réglementation au sein de la profession de massothérapeute. N'importe qui peut donc se prétendre et s'afficher comme massothérapeute sans même avoir reçu de formation ou d'encadrement professionnel.

L'adhésion à l'une des 34 associations de massothérapeutes permet l'émission de reçus aux fins d'assurance, c'est donc dire que des clients, qui ont obtenu des services sexuels, pourraient tenter d'obtenir un remboursement auprès de leur assureur.

Une situation qui ne peut perdurer selon la Fédération québécoise des massothérapeutes, qui représente 5600 membres sur les 20 000 en opération au Québec. « Nous, ce qu’on demande c’est la création d'un ordre professionnel » explique la présidente du conseil d’administration de la Fédération québécoise des massothérapeutes, Sylvie Bédard.

« En plus de nous donner un titre réservé, ça viendrait garantir à la population que le massothérapeute qui lui octroie des soins est bien formé et bien encadré. Aussi, les salons de massage érotique ne pourraient plus utiliser le mot massothérapie. »

La Ville n’y voit aucun problème

Mais comment expliquer que dans un centre-ville en pleine restructuration et en plein essor, ce salon de massage de la rue Dufferin soit toléré par les élus? C’est qu’il détient, tout comme le salon de massage de la rue King Est, un permis d’exploitation pour soins du corps, du visage et des pieds. S’ils décidaient de faire une demande pour détenir un permis de commerce qui offre des services à caractères sexuels, ils devraient déménager sur la rue Camirand, puisqu’en vertu du nouveau Règlement numéro 1200 sur le zonage et lotissement de la Ville de Sherbrooke adopté en février 2017, c’est le nouveau secteur réservé aux commerces et services à caractère érotique ou sexuel.

La Ville de Sherbrooke n'a pas voulu accorder d'entrevue à ce sujet. Selon elle, sans plainte, il n'y a pas lieu d'agir. De leur côté, les propriétaires des deux salons de massage n'ont pas répondu à notre demande d'entrevue.

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