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Entre réalité et fiction, des Méganticois assistent à la pièce Les Hardings inspirée de la tragédie ferroviaire

« Pour que l'histoire commence, il faut qu'un train déraille. » Les premiers mots de la pièce Les Hardings résonnent sur la scène du Théâtre d'Aujourd'hui. Ils ont un écho bien singulier pour trois Méganticois venus assister à la représentation. Le train en question, c'est celui qui a explosé au centre-ville de Lac-Mégantic dans la nuit du 6 juillet 2013, fauchant la vie de 47 personnes.

Un texte de Louis-Philippe Bourdeau

Les Hardings est bien loin d’être un simple récit chorégraphié et chronologique de la tragédie. Il s'agit plutôt du douloureux point de départ d’une réflexion commune sur notre rapport à la responsabilité, à la catastrophe, au deuil et à la culpabilité.

« C’est une pièce qui interroge notre responsabilité au sein d’un système complexe qui nous échappe. Ça nous interroge sur la manière de porter notre part de responsabilité tout un chacun », précise l’auteure et metteure en scène, Alexia Bürger qui signe ici sa première production en solo.

Sur scène, trois Thomas Harding se côtoient. Trois vies s’entremêlent pendant 90 minutes dans un décor où la thématique ferroviaire est habilement exploitée. Si leurs dialogues et leur rencontre sont fictifs, eux, sont des êtres bien réels.

Il y a le premier Harding, ce mécanicien de locomotive, interprété par Bruno Marcil, dont le « train fou », chargé de plus de 10 000 tonnes de pétrole, a déraillé il y a bientôt cinq ans à Lac-Mégantic. Il a été accusé de négligence criminelle avant d'être blanchi après un long procès.

Se joint à lui sur scène, un Thomas Harding britannique. Un auteur, incarné par Patrice Dubois, dont la vie bascule à la suite de la mort de son fils dans un accident de vélo. Un drame provoqué par une défaillance des freins.

« Un autre père aurait-il fait mieux ? Suis-je responsable de la mort de mon fils ? », se demande-t-il tout au long de la pièce.

À ce trio s’ajoute un dernier Harding, celui joué par Martin Drainville. Un Américain étouffé par les lois de la rationalité qu’il se dicte lui-même. Sa profession : un assureur. Ses clients : des pétrolières.

Une quête de justice

Comme bien des Québécois, Alexia Bürger a été bouleversée par la tragédie de juillet 2013. Elle a assisté quelques fois au procès, a échangé avec des proches des victimes et a même croisé la route de Thomas Harding.

En colère, elle refuse que tout le poids d'un tel drame repose sur les épaules d’un seul homme.

La plume précise et la mise en scène ingénieuse de l’auteure viennent donc souligner à grands traits la part de responsabilité de la MMA et du gouvernement dans cette tragédie.

Du mauvais entretien des trains à l’incendie dans la locomotive la veille de la tragédie, des wagons-citernes inadéquats à la mauvaise classification des produits transportés, de la dérèglementation du système ferroviaire canadienne à la culture de négligence de la MMA, tout y passe.

Dans ce qui semble être une quête de justice, l'auteure tire un constat clair : Thomas Harding est le dernier maillon d'une longue chaîne de mauvaises décisions, la responsabilité doit donc impérativement être partagée.

« Je pense qu'on est souvent dans des trains qu'on fait rouler un peu quotidiennement. On a chacun nos trains individuels ou collectifs. Et ça vaut le coût de s'arrêter pour se demander où il nous mène ? Et d'en descendre avant qu'il nous mène à notre perte », résume l'auteure.

Quand la fiction confronte le réel

Pour éviter de les déconcentrer, les acteurs ignoraient la présence des Méganticois lors de la représentation de samedi dernier. Le sujet est d'autant plus sensible que Bruno Marcil énumère les prénoms des 47 victimes de la tragédie.

Une fois les lumières ouvertes, l’auteure, visiblement nerveuse, s’est empressée d’aller chercher la réaction des Méganticois. Elle leur a demandé avec fébrilité : « Comment allez-vous ? »

Celle qui avait peur de s'approprier une histoire et un drame qui ne sont pas siens, est immédiatement soulagée. Robert Bellefleur, Gilles Fluet et Gilbert Carette, tous les trois membres d’une coalition pour la sécurité ferroviaire à Lac-Mégantic, sont unanimes. La pièce les a renversés.

« C’est une belle synthèse sur la façon dont on a voulu attribuer à trois personnes, dont Thomas Harding, un poids moral en l’identifiant comme seul responsable de la tragédie, raconte Robert Bellefleur. On est en mesure de ressentir la charge du poids moral que cet être là a subi et subi encore »

« C’est un témoignage vrai et réel par rapport au poids que ces hommes ont porté. Ça fait la lumière sur la chaine de déresponsabilisation et de nonchalance qui a mené à la tragédie », estime Gilbert Carette.

Gilles Fluet a perdu de nombreux proches dans la tragédie. Il a vécu le drame de près. Il a quitté le Musi-Café quelques minutes avant le déraillement.

Un outil d'influence ?

Les trois hommes, qui réclament la tenue d'une commission d'enquête publique sur la tragédie, espèrent que la pièce permettra de sensibiliser un plus grand nombre de Québécois à l'enjeu de la sécurité ferroviaire

Pour faire changer les lois et bouger les choses, là aussi, la responsabilité est partagée, croient-ils. « Ça conduit à l'importance d'aller plus loin dans l'identification des réelles causes et des acteurs qui ont engendré cette tragédie », conclut Robert Bellefleur.

La pièce Les Hardings est présentée jusqu'au 5 mai au Théâtre d'Aujourd'hui à Montréal.

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