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Être la voix du Canada : la nouvelle vie de Marie-Claude Bibeau

Il y a eu Bono. Puis la reine Elisabeth II. Sans oublier Bill Gates, Barak Obama, Angelina Jolie, Malala et tant d'autres grands de ce monde qu'elle a rencontrés. Il y a ces camps de réfugiés remplis de drames humains qu'elle a visités. Ces zones de guerre où elle a mis les pieds. Dans ce monde, la ministre du Développement international, Marie-Claude Bibeau, nage comme un poisson dans l'eau. Au parlement à Ottawa toutefois, la selle est un peu plus difficile à monter. Portrait d'une femme qui s'est retrouvée propulsée, du jour au lendemain, dans l'arène politique.

Un texte de Geneviève Proulx

« Le côté parlementaire, la Chambre des Communes, c’est ce qui est le plus loin de ma personnalité. C’est ce qui me sort le plus de ma zone de confort. C’est sûr que je n’en fais pas beaucoup. Le développement international, ce n’est pas comme le ministère de la Justice qui est constamment dans les projets de loi et qui doit développer une connaissance fine du processus législatif », raconte celle qui siège à Ottawa depuis octobre 2016, moment où les électeurs de Compton-Stantead lui ont accordé leur confiance.

Depuis, elle met les bouchées doubles, ouvre grand ses oreilles et apprend de ceux qui ont l'expérience de ce métier qui n'était pas le sien. Un boulot qui est à 1000 lieux de ce que l'ancienne directrice du Musée de la nature et des sciences de Sherbrooke connaissait.

Parce qu'il n'y a pas d'école pour apprendre à être député. Encore moins de manuel éducatif pour devenir ministre. Malgré tout, c'est tête première qu'elle a plongé dans cette piscine remplie d'inconnu, de mystère. « C’est très excitant. C’est un vertige, c’est sûr. Rapidement, on est mis dans le bain. Il y a une expression en anglais qui dit que l'on boit à partir du boyau d’arrosage des pompiers. C'est très vrai! Oui, il y a les sessions de breffage, mais on apprend beaucoup sur le tas. »

Elle n'avait peut-être jamais fait de politique, mais elle n'est pas arrivée à Ottawa le sac à dos totalement vide d'expérience. Après avoir vécu au Bénin et au Maroc, mais surtout après avoir bossé une dizaine d'années à l'Agence canadienne de développement international (ACDI), elle en connaît pas mal plus que le commun des mortels sur la question de la vulnérabilité humaine dans ces pays où l'égalité des chances ne vient pas d'emblée avec la première bouffée d'air des poupons. « De retourner là où j’ai commencé ma carrière, c’est fascinant. C’est inespéré. Je pense que j’ai le meilleur ministère. J’ai le plus beau mandat, celui de lutter contre la pauvreté et pour la défense des droits humains. C’est un grand privilège! »

Alors que la plupart des nouveaux députés plongeront dans la piscine politique du 1 mètre, Marie-Claude Bibeau s'est retrouvée, quant à elle, à la tour de 10 m sans flotteur ni pince-nez. « La première fois où j’ai représenté le Canada dans un panel de discussion, c’est à Tokyo dans un forum sur la santé mondiale. J’étais assise entre Margaret Chang, qui était la secrétaire générale de l’OMS et Bill Gates. Je me suis dit "Vas-y ma belle!" Je ne l’oublierai jamais, disons! », se souvient-elle en riant.

Entre vedettes et fillettes violées

Oui, il y a les rencontres avec les célébrités, les voyages à l'autre bout du monde, les coquetels dinatoires à la Maison-Blanche. Or, ce n'est pas ce qui fait vibrer la ministre. « La plus belle partie de ma job, c’est d’être sur le terrain. La pauvreté, quand tu es dans un environnement stable comme au Bénin ou au Maroc, ça va parce que tu vois de l’espoir, tu sens la motivation des autorités à faire mieux. C’est encourageant. Aller dans les états en crise, où il y a absence de dignité humaine, c’est ça le pire avec la violence faite aux femmes », raconte Mme Bibeau avec émotion.

Même si les images sont dures à voir et marquent pour toujours, la ministre insiste : chaque fois qu'une mission à l'étranger est organisée, elle veut rencontrer les gens là où ils sont. Elle veut leur parler. Elle veut comprendre leur réalité. Même si parfois, leur histoire, leurs réponses font mal, brisent le coeur. « Ce qui m’a le plus choquée, marquée [depuis que je suis ministre], c’est le premier camp de réfugiés que j’ai visité où j'ai pu constater le traumatisme. Ces personnes, en particulier les femmes, ont vu et vécu des violences inimaginables, beaucoup de violences sexuelles, beaucoup de grossesses dues à des viols. La définition du viol dans ces pays, ce n’est pas l’abus sexuel comme on connaît ici. C’est la volonté de détruire une communauté; on détruit le corps d’une femme pour détruire sa communauté. On la démolit. Le choc, les blessures physiques sont terribles, mais les blessures psychologiques sont encore pires », ajoute-t-elle.

Il y a aussi ces souvenirs de camps de réfugiés où de belles voitures stationnées devant rappellent que des hommes riches venaient y magasiner leur future épouse. « On parle de petites filles de 12 ans. Quand les filles sont à l’école, quand les parents ont de l’espoir pour leurs filles, il y a moins de chances qu’ils les donnent en mariage. Dans plusieurs cas, c’est par désespoir qu'ils agissent ainsi », analyse-t-elle.

Et non Marie-Claude Bibeau n'est pas déprimée devant ce triste et sombre tableau. Au contraire! « Les interventions que l’on fait, oui ce sont des gouttes d’eau dans l’océan. Il ne faut pas regarder la situation trop largement sinon on se décourage. Il faut penser que chaque intervention que l’on fait, fait une différence marquante dans une communauté. »

Comme pour cette jeune femme au Burkina Faso qui avait reçu une formation de quelques jours en agriculture et en élevage. « On parle de quelques heures et de trois ou quatre chèvres, mais cette formation lui avait permis de voir son revenu passer de deux à quatre dollars par jour. Cette différence dans sa vie a fait en sorte qu’elle n'a pas donné en mariage sa petite fille et elle a pu l’envoyer à l’école. Le renforcement du pouvoir économique des femmes, aussi petit soit-il, a un impact direct sur la famille. Au fur et à mesure que ça grandit, quand on met ça à l’échelle, ça a un impact sur l’économie d’un pays », soutient-elle.

Ce sont des histoires comme celle-là qui lui font croire que la Politique d’aide internationale féministe du Canada, dévoilée en juin 2017, changera les choses petit à petit.

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