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« Garde la tête haute, Tom! » ou l’amitié en temps de tragédie

Ils auraient pu le détester, lui en vouloir. C'était, après tout, lui le conducteur du train fou de Lac-Mégantic qui leur a enlevé un enfant, qui leur a ravi leur paix d'esprit, qui a dévasté leur ville natale. Pourtant, ils ont toujours soutenu Tom Harding avec une empathie indéfectible et, même, beaucoup d'affection.

Un texte d’Émilie Dubreuil

La journaliste d’enquête Anne-Marie Saint-Cerny a passé beaucoup de temps à Lac-Mégantic depuis la nuit fatidique qui hante encore la ville défigurée et reconstruite à la va-vite selon des plans d’urbanisme qui évoquent de tristes centres d’achats de banlieue, sans âme et sans beauté.

Elle s’est lancée dans une démarche journalistique profonde pour essayer de comprendre la tragédie annoncée. C’est d’ailleurs le titre de son livre qu’elle vient de publier chez Éco-Société.

Mme Saint-Cerny a rencontré tout le monde ou presque qui pouvait fournir des réponses aux questions soulevées par le drame, mettre de la lumière sur cet obscur et douloureux épisode de notre histoire.

L’automne dernier, elle a suivi avec assiduité le procès de Thomas Harding, Jean Demaître et Richard Labrie, respectivement le chauffeur du train, le contrôleur et leur supérieur hiérarchique. Le ministère public les accusait d’être responsables, de par leur négligence criminelle, de la mort des 47 victimes de la tragédie du 6 juillet 2013.

Le premier jour du procès, elle a trouvé une place à côté de Jean Clusiault et elle s’est tout naturellement liée d’amitié avec cet homme à la paternité gorgée d’amour et de fierté.

Il était là parce qu’il voulait comprendre pourquoi on lui avait enlevé sa Kathy, pourquoi elle était disparue de la surface terrestre à 24 ans.

Au fil du procès, Anne-Marie Saint-Cerny a assisté à la naissance d’une autre grande amitié, simple et complexe à la fois, l’affection indéfectible de ce père courage pour le conducteur du train fou. « Ils se sont rencontrés dès le début du procès, parce qu’ils étaient tous les deux fumeurs », explique-t-elle.

« Je ne t'en veux pas »

Dès leur première rencontre, Jean Clusiault approche Tom Harding. Une conversation brève, mais capitale, gravée dans la mémoire de Clusiault, qui vit désormais à Sherbrooke.

« Je lui ai dit: « Tom, j’peux-tu te parler? Moi, je ne peux pas parler pour les autres familles, mais moi, je ne t’en veux pas. J’ai perdu ma fille, c’est une peine immense, mais je n’ai pas 47 décès et une ville à moitié détruite sur la conscience. Je ne sais pas si je pourrais vivre avec ça’’. Tom m’a regardé, il m’a donné la main et m’a remercié. Après ça, tous les jours, on se parlait, on s’est dit bien des affaires et c’est devenu mon ami », se souvient-il.

Les deux hommes se parlaient, s’épaulaient. Le chauffeur et le père réunis par la même tragédie.

Anne-Marie Saint-Cerny se souvient d’une scène particulièrement poignante, l’image d’une solidarité sincère, solide.

« Il y a eu un moment pendant le procès, où on écoutait les enregistrements des échanges téléphoniques entre les accusés le soir de l’accident. C’était très, très intense », dit-elle.

« À un moment donné, le juge a décrété une pause. Personne ne bougeait. Les accusés restaient immobiles, tétanisés, leurs regards fixés sur le devant de la pièce. Je crois qu’ils avaient peur de se lever, de croiser les gens, d’affronter les journalistes à l’extérieur. Et puis, Jean s’est levé, il a pris Tom par le bras. Ils sont sortis ensemble et devant les photographes et les caméras de télévision, Jean a serré la main de Tom avec chaleur. Ainsi, il faisait connaître publiquement sa conviction intime : Tom Harding n’avait pas mérité ça », relate-t-elle.

Une profonde admiration

Le procès est terminé depuis janvier. Harding et les autres ont été acquittés. Le regard de Jean Clusiault se perd sur le lac des Nations au centre-ville de Sherbrooke, où il marche tous les jours. Une thérapie toute personnelle, à pied dans la nature, il digère son deuil. Nous nous assoyons sur un banc, à l’ombre, et j’en profite pour lui parler de ce moment-là, pendant le procès.

« M’a te donner un exemple. Chez lui à Farnham, il aide depuis longtemps des personnes à mobilité réduite et les amène à des rendez-vous. Sa mère est âgée et il est aidant naturel. Quand il a été condamné pour une infraction à la sécurité ferroviaire, au pénal, le juge l’a condamné à des travaux communautaires. Il lui a dit de ne pas tenir compte du bénévolat qu’il faisait déjà. Moi, j’appelle ça un homme debout », lance Jean Clusiault.

Jean décrit certains détails de la personnalité de Harding qui l’ont séduit. Il se rappelle un homme qui se tenait toujours bien droit, qui était toujours bien habillé, digne, qui se levait à l’entrée et à la sortie du juge pendant son procès au criminel.

« Ces gars-là, Harding, Labrie et Demaître ont été ruinés mentalement et financièrement. C’était des boucs émissaires. Et moi, je suis très fier de Tom, il est fait fort et il a toute mon affection. Comme je lui ai souvent dit : ‘‘T’as pas d’affaires à baisser la tête. Non, t’as pas d’affaires à baisser la tête. Garde la tête haute, Tom’’ », répète M. Clusiault.

« Je ne crois plus en Dieu ni en la justice »

Jean Clusiault n’est évidemment pas le seul à avoir laissé beaucoup de son âme dans les flammes impitoyables nourries par un pétrole assassin le soir du 6 juillet 2013.

Gilles Fluet a échappé à la mort presque miraculeusement. Il était parti prendre une bière et, providentiellement, il a décidé de quitter les lieux quelques minutes avant que l’enfer n'en prenne possession.

Sur le chemin du retour, il a croisé le train fou. L’explosion et le feu sont apparus dans son dos. Il savait que tous ceux qui étaient derrière lui périraient.

Sa vie n’a plus jamais été la même.

À 70 ans, il ne croit plus en Dieu ni en la justice, dit-il. Il est en colère contre bien du monde. L’ancienne mairesse Collette Roy-Carbonneau, les gouvernements du Québec et du Canada, la compagnie de chemin de fer Montréal, Maine and Atlantic, les entrepreneurs qui ont décontaminé la ville et qui ont détruit ce qu’il en restait, pour rien, selon lui.

Il en veut à bien du monde, bref, mais pas, surtout pas, à Tom Harding.

À peine arrivé chez lui, dans sa maison située à un jet de pierre de l’église de Lac-Mégantic, « Gilles à Fred », son surnom ici, car il était le fils d’Alfred, me dit: « Viens, je veux te montrer quelque chose avant de te parler de tout cela ».

Nous montons dans son pick-up. Direction, le nouveau centre-ville.

« Moi, j’appelle ça un fiasco, pas un centre-ville. On dit, ironiquement, que c’est le 5-15. C’est une blague qui fait référence au 10-30 à Brossard, parce que c’est comme un petit 10-30. Ce n’est pas un centre-ville, c’est un centre d’achats et quand les commerces ferment le soir, il n’y a plus un chat ici », regrette-t-il en stationnant son camion devant le centre des loisirs, où sont exposées des photos d’un Lac-Mégantic d’antan. Celui de son enfance.

Les employés de la Montréal, Maine and Atlantic (MMA) logeaient à l’hôtel lorsqu’ils stationnaient le train pour la nuit à Nantes. « Pis, ils nous jasaient. Ils nous racontaient leurs misères. Ils nous racontaient à quel point ils travaillaient avec des vieilles crisses de réguines, [de l'équipement] désuet, périmé. Tom, lui, c’était un gars discret. Il était consciencieux, travaillant, sérieux. Il ne prenait jamais plus qu’une bière. »

« Gilles à Fred » raconte que la MMA a fait des coupures successives dont les gens jasaient en ville.

« Fallait que la compagnie fasse du cash. Et ils ont coupé au maximum dans les dépenses. Entre autres, ils ont enlevé le deuxième chauffeur de train. Or, cette job-là, c’est impossible à faire pour un gars tout seul. Et ce qui devait arriver arriva », dit-il, toujours indigné.

« Pas les bons »

Certains se souviennent peut-être d’avoir vu ces images à la télévision ou dans les journaux.

Mai 2014, la Sûreté du Québec fait défiler Tom Harding, Richard Labrie et Jean Demaître à Lac-Mégantic, menottes aux poings et sous importante escorte policière.

« J’ai été le premier à crier ben fort : "C’est pas les bons!" Et la foule a suivi. "C’est pas les bons!". Là, c’est la police qui était déstabilisée. », se rappelle-t-il en riant. « Quand ils sont ressortis de leur audience, ils en avaient plus de menottes! »

Gilles a lui aussi suivi le procès des employés de la MMA avec assiduité. Il a soutenu et encouragé les accusés tout du long.

« Les avocats de la Couronne, ils nous regardaient de travers un peu. Ils ne comprenaient pas pourquoi des gens dont la vie avait été ravagée par ces gars-là venaient au palais, justement, pour les soutenir et les défendre. Moi, Tom je le connaissais mieux que les deux autres au départ. C’est certain que j’allais être là pour lui, mais j’ai toujours pensé que les trois n’étaient pas coupables, que c’étaient des boucs émissaires. »

Le deuil de ses amis, Gilles l’a fait autant que faire se peut. Jean pense à Kathy tous les jours, mais ne veut pas se laisser abattre, car il veut être là pour Kim son autre fille, bien vivante qui vient d’avoir un petit bébé.

Tous deux semblent plus sereins devant la mort que devant ce que les vivants ont fait de leur tragédie.

« Tout ce qu’on a vécu après, ça je m’en remets pas », résume Gilles. Jean dit la même chose. Cet été, il se promet d’aller visiter son ami Tom à Farnham. Il lui parle au téléphone depuis la fin du procès et il lui manque. « Parce que c’est solide cette amitié-là, ça va durer », conclut-il.

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