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Happée il y a cinq ans par un chauffard à Sherbrooke : la résilience de Bohémie Drouin

Le 12 janvier 2013, aux petites heures du matin, un chauffeur en état d'ébriété happait deux jeunes femmes sur la rue Prospect à Sherbrooke avant de fuir les lieux. Roxanne Bouffard-Cyr, 19 ans, mourrait sur le coup. Bohémie Drouin, 20 ans, s'en sortait miraculeusement. Cinq ans après les tristes événements, elle nous ouvre une fenêtre sur son univers.

Un texte de Marie Eve Lacas

Le visage de Bohémie Drouin, maintenant âgée de 25 ans, s'illumine dès qu'elle partage l’un des quelques souvenirs restés gravés dans sa mémoire. « Je me souviens de ma vie d’avant en partie, mais l'accident, je ne m'en souviens pas du tout », confie-t-elle quand on la questionne sur cette nuit tragique.

Sa vie bascule le 12 janvier 2013 à trois heures du matin. La jeune femme, qui sort d’une soirée entre amis, marche avec Roxanne Bouffard-Cyr en bordure de la rue Prospect quand elle est happée par un chauffard ivre. Son amie meurt sur le coup. Bohémie se retrouve dans un état critique.

Pendant des heures, les médecins craignent pour sa vie. Plongée dans un coma artificiel, ce n’est que plusieurs jours après l’accident que ses parents ont su qu’elle avait subi un traumatisme crânien.

De la peur à l’attente

En cinq ans, la famille est passée par toute la gamme des émotions. De la joie de la savoir en vie au constat déchirant que la Bohémie d’avant n’existait plus.

« Au départ on se disait qu’elle allait regagner de l'aisance, confie son père, Guy Drouin. Elle est jeune, il y a des liens qui vont se refaire, mais cinq ans plus tard on n’est plus face à un constat, mais devant la réalité : la mémoire à court terme n'est pas présente. Et ça a un impact sur tout le quotidien; le nôtre et celui de Bohémie. »

Leur vie se déroule une heure à la fois. Par exemple, Bohémie ne se souvient pas des étapes d’une recette ; ce qui l’empêche de cuisiner. Si elle s’éloigne trop de la maison, il est peu probable qu’elle retrouve son chemin. Pour se souvenir de ce qu’elle a fait dans sa journée, elle doit absolument tout noter.

La jeune femme aime discuter, rire et lire. Elle nourrit une passion pour la série de films Star Wars et l’anthropologie judiciaire, mais impossible de retourner aux études ou de faire des plans d’avenir. Impossible donc de la laisser complètement seule, explique son père.

Guy Drouin adore les moments passés avec sa fille, mais la famille cherche tout de même des solutions. « On a mis une belle toile autour de (Bohémie) pour la protéger, mais on est en train de l'handicaper », constate-t-il. « Le réseau social c'est rendu ses parents. »

Sa fille rêve d’une vie « normale ». Elle le dit ouvertement: « Ça va bien dans le quotidien, mais il me manque quelqu'un. J'ai envie de partager ma vie avec quelqu'un d'autre que mes parents. J'ai envie d'un amoureux et j'ai envie d'amis. De gens avec qui je peux parler de tout et de rien. »

Un chemin sinueux

Puisqu’il s’agit d’un accident de la route, la famille reçoit une allocation de la Société d’assurance automobile du Québec. L’argent permet de recevoir des soins d’ergothérapie et l'embauche d’une accompagnatrice, mais les jeunes se font rares. Le Centre de réadaptation et de traitements de l’Estrie offre aussi des services, mais rien qui colle à la situation de la jeune femme.

« Ce sont des ressources pour des gens qui sont un peu plus passifs, qui font de l'occupationnel. Une jeune de 25 ans ça ne veut pas faire de l'occupationnel, ça veut vivre, ça veut rêver, ça veut découvrir », explique son père, avant d’ajouter qu’ils sont dans un cul-de-sac.

Les yeux de Bohémie Drouin s'embuent lorsqu’elle se confie sur sa colère et sa tristesse.

Elle espère que le chauffard réalise l’impact de son écart de conduite.

C’est aussi ce que souhaite son père qui doit faire le deuil de voir sa fille réaliser ses rêves. Il prend aujourd’hui la pleine mesure de ce qui est arrivé. « À l'époque, je m'en foutais un peu parce que je mettais toutes mes énergies sur Bohémie. Aujourd'hui, je me dis: tu as commis un délit de fuite, tu as tué une personne, tu as enlevé des rêves et handicapé la vie d'une autre personne pour le restant de ces jours et tu as eu juste quatre ans [de prison]? »

Guy Drouin demande aux décideurs de revoir leurs priorités: « Je suis en colère parce que le système n'a pas changé. On demande à des gens qui sont en état d'ébriété de se servir de leur gros bon sens pour juger s'ils sont capables de conduire ou pas. En partant ça ne marche pas. »

Quant à Bohémie, elle s’accroche à ses rêves et à quelques souvenirs: « Je me rappelle qu’en 2012, je suis allée au Vietnam avec mes amies du cégep. On a passé six semaines là-bas. Ce moment va rester gravé dans ma tête et j’espère qu’il y restera longtemps, parce que c’était vraiment un beau voyage. »

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