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La grande histoire de la petite rivière Niger

Elle ne coule que sur une vingtaine de kilomètres, du lac Lyster jusqu'à la rivière Tomifobia. N'empêche, la rivière Niger occupe une place centrale dans la vie d'Anne Leydet. Depuis 2009, l'historienne amateur s'est donné pour mission d'expliquer l'histoire du cours d'eau qui traverse les municipalités de Barnston-Ouest, Stanstead et Hatley.

Texte et photos de Carl Marchand

À 11 ans, Anne Leydet se baignait dans cette petite rivière qui a longtemps accueilli plusieurs barrages et des moulins.

« On se disait que quelqu'un avec un grand sens de l'humour avait décidé de nicher un petit coin d'Afrique dans la région », se rappelle la résidente de Barnston-Ouest.

Le hasard veut que celle qui est également juge pour le Tribunal administratif du Québec déniche une maison en bordure de la rivière de son enfance et revienne s'y installer en 2007.

« De fil en aiguille, je me suis intéressée à l'histoire ici et je suis devenue membre de la Société historique de Stanstead. Du coup, j'ai eu accès à des archives et je me suis plongée là-dedans. »

La question par-dessus toutes les autres : quelle est la source du nom de la rivière Niger? Une des explications les plus véhiculées provient de la drave et du crochet utilisé pour manipuler les billes de bois, le nigger. Or, Anne Leydet a des doutes.

« Le lac Lyster devait servir à ramasser des billots, mais l'appliquer à la rivière, ça me paraissait bizarre. Pour qui a vu la rivière, il ne pouvait pas y avoir de drave ici. »

La rivière Niger en quelques dates

Dans les livres

La première évocation du nom de la rivière provient de l'historien américain Francis Parkman. Dans un de ses périples, il parcourt le territoire de Stanstead à Coaticook, dans le but de se rendre au New Hampshire. Dans son journal du 1er août 1842, il désigne le cours d'eau par le nom « Nigger River ».

« On a ici un journal d'un des plus grands historiens. Il l'a écrit comme il l'a entendu », opine Mme Leydet.

History of the Eastern Townships (L'histoire des Cantons-de-l'Est), publié en 1869 par Catherine Matilda Day, parle pour sa part de « Negro River ».

Mais c'est dans l'ouvrage de B. F. Hubbard intitulé The History of Stanstead county, province of Quebec, with sketches of more than five hundred families (Histoire du comté de Stanstead), publié en 1874, qu'Anne Leydet trouve un indice capital. L'auteur parle également de « Negro River » et indique que c'est en raison de l'installation sur les berges en 1804 d'une famille afro-américaine du nom de Tatton.

Un dénommé Tatton, donc, mais le travail ne faisait que commencer.

La filière américaine

C'est aux États-Unis qu'Anne Leydet découvre les informations convoitées. Elle apprend que Tatton a fait partie d'une milice au Vermont. 

« C'était un homme libre. Son père était un homme libre et tous les deux ont combattu dans la révolution américaine », explique-t-elle. 

Au début du 19e siècle, Tatton, un homme mulâtre d'origine afro-américaine et autochtone, a donc mis le cap sur le Nord, comme d'autres colons américains qui sont venus s'installer dans le secteur.

« Il ne faut pas oublier que la Nouvelle-Angleterre, à ce moment-là, était déjà très développée. Les terres, les familles étaient nombreuses ».

Anne Leydet n'a pas fouillé que des livres et documents. Sa recherche s'est aussi portée sur le terrain.

« Vous dire le nombre de promenades que j'ai faites dans le bois, le long de la rivière, il n'y a rien que je n'ai pas fait! »

Certaines rumeurs laissaient croire que les restes de la maison des Tatton pouvaient encore être retrouvés sur le bord de la rivière. Anne Leydet ne les a jamais trouvés. Comme les habitations de l'époque étaient faites de billots de bois et ne possédaient pas de solage, les vestiges ont fort probablement été emportés avec le temps.

C'est là que s'arrêtent les informations obtenues par Anne Leydet. Elle se retrouve alors dans un cul-de-sac. Pas de trace de Tatton dans les actes de propriété qui commencent à être publiés à partir de 1800. Aucune mention non plus de l'homme dans le premier recensement du comté de Stanstead en 1825.

Comme l'homme a combattu dans une milice, il aurait pu recevoir une pension après 1818, mais il n'en a fait aucune demande.

« J'ai essayé de trouver M. Tatton dans tous les cimetières de la région », ajoute Anne Leydet. Son impression, impossible à vérifier, est que le pionnier est décédé dans la région alors que les conditions de vie étaient particulièrement difficiles. 

Mais le chaînon manquant se trouvait dans la généalogie. La seule chose que l'on peut affirmer avec certitude : un de ses enfants est retourné aux États-Unis. Anne Leydet y a d'ailleurs retrouvé une descendante de la famille.

Anne Leydet est en contact avec la descendante de la famille depuis deux ans.

« Si la vie le permet, je lui ai déjà dit que la minute où elle voudrait venir, ma porte serait ouverte », conclut l'historienne amateur.

Surtout ne pas changer le nom

Après toutes ces années de recherche sur la trace de la famille Tatton, Anne Leydet ne croit pas qu'il faudrait changer le nom de la rivière Niger. Surtout qu'un autre homme d'origine afro-américaine, Samuel Dunbar, a lui aussi vécu dans le secteur au début du 19e siècle.

« La beauté de ce nom-là, Niger, c'est qu'il a une certaine noblesse, parce qu'il rappelle l'Afrique. Il y a eu des gens d'origine africaine et autochtone qui ont eu le courage de traverser des sommets immenses et de venir s'installer dans ce coin de pays. D'une certaine façon, c'est de rendre hommage à ces bâtisseurs-là. »

Aujourd'hui, après des années de recherche, Anne Leydet peut dire mission accomplie dans sa quête d'histoire. Et quand elle s'installe pour regarder la rivière Niger, elle le fait encore avec son regard d'enfant.

« Jeune, à 11 ans, je pensais à l'Afrique et aujourd'hui, avec tout ce que je sais, ça me fait encore penser à l'Afrique. Je trouve ça toujours aussi magique, 47 ans plus tard, c'est pas mal! »

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