« C'est une preuve de force d'embrasser ses vulnérabilités. Il n'y a pas de plus grande victoire personnelle et plus grand cadeau à se faire. »

Un portrait de Carl Marchand

Environnement, mouvement étudiant, accueil des nouveaux arrivants, les causes ne manquent pas pour Mélanie Lemay.

À 22 ans, la jeune femme parle avec l'aplomb et la sagesse de quelqu'un qui a beaucoup vécu. À un âge où plusieurs ne pensent qu'à faire la fête, elle a su transformer sa souffrance en force.

C'est en 2013, alors qu'elle avait 19 ans, qu'une grande cause s'est immiscée dans dans vie. Comme une femme sur trois et un homme sur six au Québec, elle a été victime d'une agression sexuelle. Sans gêne et sans retenue, elle raconte son histoire.

« J'ai dit à mon agresseur : "Arrête, tu vas me violer!". Ça l'excitait encore plus », raconte-t-elle sans broncher.

Quand l'histoire finit par se savoir dans son entourage, son monde s'écroule. Si on croit quelqu'un, ce n'est pas elle, mais plutôt son agresseur.

« Il y avait beaucoup de haine envers moi »

« L'entraîneur de son équipe avait dit que j'avais intérêt à ne pas leur faire perdre un de leurs meilleurs joueurs. » Ces mots ont été rapportés à l'étudiante par personnes interposées. 

« C'était un gros monde à l'envers. Je savais que j'avais été violée. Je savais que je n'avais rien fait pour mériter ça et malgré tout, c'était de ma faute. Ça m'a fait réaliser qu'il y avait quelque chose qui ne fonctionnait pas avec le monde en général. »

« Tu vas briser sa vie si tu portes plainte »

Une première fois, elle décide d'aller porter plainte. Le policier lui demande si le présumé agresseur est son ex-copain. « Ça serait un coup bas de salir sa réputation comme ça », lui suggère-t-il.

« Six mois plus tard, j'ai repris tout le petit change qu'il me restait », poursuit Mélanie. Elle recontacte la police. L'agent qui l'écoute semble plus compréhensif. Au terme de leur conversation, il lui pose une question :

« Réalises-tu que tu vas briser sa vie si tu portes plainte? Pour une erreur de parcours. Il a toute la vie devant lui. »

Elle abandonne alors l'idée de porter plainte. Son combat, Mélanie ne le mènera pas devant les tribunaux.

« S'il en viole une autre, j'espère que tu sais que c'est de ta faute »

Un soir de grande déprime et d'idées noires, Mélanie aboutit à l'hôpital. Un médecin lui demande de lui raconter son histoire. Puis, il ajoute quelque chose.

« Ton agresseur, s'il en viole une autre, j'espère que tu sais que c'est de ta faute, parce que tu ne l'as pas amené en cour. »

N'en jetez plus, la cour est pleine, se dit la jeune femme. C'est peu après qu'elle se tourne vers le Centre d'aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel (CALACS) de l'Estrie. Elle deviendra l'un des visages d'une campagne de l'organisme.

« De toute façon, tout mon entourage savait que ça m'était arrivé. Aussi bien transformer le message en quelque chose de positif. »

À 22 ans, en plus de ses engagements à la Fédération étudiante de l'Université de Sherbrooke, Mélanie Lemay passe donc beaucoup de temps à parler de la culture du viol. L'une de ses campagnes « Alcool n'égale pas consentement », s'est promenée dans les 5 à 7 des différentes facultés pour rappeler que non, il n'y a rien de glorieux à profiter de l'état second d'une personne.

« Environ 75 % des victimes d'agressions sexuelles avaient de l'alcool dans le sang quand l'acte est arrivé », martèle la jeune femme native de Disraeli.

Elle reprendra le flambeau à la prochaine rentrée. Encore aujourd'hui, les activités d'intégration sont un terreau fertile pour les dérapages, prévient-elle.

« On estime que 80 % des agressions sexuelles sur les campus se produisent dans les huit premières semaines de cours », ajoute Mélanie, convaincue que le gouvernement peut faire plus.

Apprendre à écouter

Pendant toutes ces années où on ne parlait pas assez de la question, il y a des notions de base d'éducation sexuelle qui n'ont pas été véhiculées, ajoute Mélanie.

« Un récent sondage montrait que 67 % des Canadiens ne savaient pas ce que c'était le consentement. Que c'était flou pour eux ». Et parce que tout le monde connaît de près ou de loin une victime, « c'est mathématique », dit-elle, il faut aussi apprendre à les écouter.

« Sans tomber dans les stéréotypes, c'est simplement d'accueillir ce que la personne raconte, puis de l'emmener vers les ressources appropriées. On peut écouter quelqu'un, mais on ne peut pas être son thérapeute et son psychologue. »

Avec son baccalauréat en poche, Mélanie amorcera une formation en art-thérapie à Montréal à l'automne. Elle veut s'attaquer à d'autres tabous. Au premier chef, la question de la santé mentale, dont on parle trop peu selon elle.

Être victime d'une agression sexuelle ou de tout acte de violence est un traumatisme dont on ne doit pas avoir honte, conclut Mélanie Lemay. Sinon, c'est là que s'installe l'éléphant dans la pièce. On ne peut pas aimer le monde qui nous entoure si on ne s'aime et ne s'accepte pas soi-même, dit-elle, même si ça peut prendre du temps pour dompter la bête.

« Ça prend du courage pour être libre et il faut accepter d'ouvrir son côté plus noir pour y laisser entrer la lumière. »

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