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Pédiatrie sociale : un autobus à la rencontre des familles en milieu rural

Pour mieux rejoindre les enfants dans les petites villes, un centre de pédiatrie sociale de l'Estrie teste depuis deux ans une formule de clinique mobile. Une travailleuse sociale et une médecin rencontrent les familles à bord d'un autobus scolaire réaménagé.

Un photoreportage de Myriam Fimbry, à Désautels le dimanche

Des collations, des jeux et un grand bac bleu rempli de matériel médical : pèse-personne, stéthoscope… La travailleuse sociale Delphine Bachand-Morin, employée au Centre de pédiatrie sociale Main dans la main, à Cowansville, monte à bord d’un autobus scolaire pas comme les autres.

L’autobus a été complètement réaménagé en véhicule récréatif par un père de famille de la région, qui le prête gracieusement plusieurs fois par mois. Derrière le rideau, au fond, se trouvent les dortoirs. C’est là qu’auront lieu les examens médicaux. Les parents et enfants prendront place autour des tables.

Anne Rouleau, médecin de famille à Cowansville, a eu cette idée un peu folle : ce rêve d’aller à la rencontre des enfants de la région, plus difficiles à rejoindre. Car la pauvreté frappe aussi dans les petites villes des environs.

À Sutton, à Bedford, à Lac-Brome ou à Farnham, des parents n’ont pas de voiture et pas d’argent pour se déplacer. Le transport collectif est limité à certaines heures. Anne Rouleau sait qu’ils ne voudront pas faire 20 ou 30 km pour venir la voir. Et pourtant, la pédiatrie sociale a un gros coup de pouce à leur donner.

À Sutton, Alexine a traversé bien des difficultés dans son rôle de mère de quatre enfants. L’orthophoniste de la garderie où allaient ses deux plus jeunes a remarqué sa grande fatigue et lui a suggéré de demander de l’aide. Elle l’a informée qu’une clinique mobile de pédiatrie sociale venait se stationner une fois par mois au coeur du village.

Alexine était toutefois réticente au début. « Il y a tellement de monde qui sont là juste à "picosser" dans tes problèmes. J’étais venue avec un pied en arrière. »

Il lui a fallu un peu de temps pour se laisser apprivoiser. Mais avec l’autobus qui lui tendait les bras, à deux minutes à pied de chez elle, difficile de refuser un rendez-vous. « À voir l’équipe qui se déplace, ça donne l’impression qu’ils ont vraiment envie de t’aider, qu’ils s’intéressent vraiment à ton cas », dit Alexine.

Impression confirmée avec le temps. « On se sent écoutés, c’est écoeurant! Il y a personne qui peut m’écouter comme eux autres. C’est un gros soutien pour vrai! » affirme Alexine. Sans parler de l’excitation des enfants lorsqu’ils montent à bord de l’autobus.

Assis autour des petites tables, les enfants d’Alexine plongent leurs mains dans le panier rempli de savoureuses collations, dessinent, empilent des blocs, circulent d’une banquette à l’autre, tout en parlant d'eux. Rose, 10 ans, parle de ses amies qui répètent toujours ses secrets, de même que de la difficulté de vivre une vraie amitié. Elle a aussi mal au dos.

« Quand je viens ici, ce qui m’aide, c’est de savoir que je peux m’améliorer », dit Justen, 11 ans. Il doit faire de gros efforts pour gérer ses colères. Il se fâche parfois en pensant à son père décédé.

« Maintenant, je commence à me contrôler. Quand je pense à lui et que les autres me taquinent, j’arrive à l’oublier et à ne pas péter une coche. » La clinique mobile lui a trouvé une activité apaisante dans la région, avec des chevaux.

Attentive, la travailleuse sociale est toujours présente dans l’autobus, à côté du médecin. « On fait de la co-intervention », explique Delphine Bachand-Morin.

En général, l’équipe rencontre « des familles qui sont en situation de grande vulnérabilité socioéconomique, des enfants qui ont parfois des retards de développement, reliés à trop de stress toxiques, à des conditions de vie qui ne leur ont pas permis de se développer de manière saine et adéquate ».

La santé physique de l’enfant, sa courbe de croissance, ne sont que de petits morceaux du casse-tête. La pédiatrie sociale veille à tous les aspects du bien-être de l’enfant. Ainsi, une dépression vécue par un parent qui n'est pas prise en charge peut entraîner des crises au sein de la famille, de la négligence, une désorganisation, etc.

L’enfant manque alors de cadre et d’affection. Il traîne son anxiété à l’école et risque de se faire intimider. Les difficultés s’enchaînent. En milieu rural, l’isolement et le manque de réseau social, conjugués à la pauvreté, créent des obstacles supplémentaires.

Alexis, cinq ans et demi, va très bien. Anne Rouleau n’est pas du tout inquiète pour sa rentrée scolaire en maternelle. C’est le fruit d’un travail avec le papa, monoparental, responsable aussi d’une jeune adolescente. « Je suis tout seul avec les enfants », dit Alain.

« Il faut que je m’occupe de tous les aspects du côté parental. C’est un énorme travail. On a nos bons côtés puis nos mauvais. C’est l'fun [en venant à la clinique] d’avoir une opinion différente sans être jugé sur la façon dont j’élève mes enfants. »

Alain, sans emploi, n’a pas de voiture. Même s’il se débrouille avec des amis pour se déplacer, le fait que la clinique se rende jusqu’à Bedford une fois par mois lui facilite énormément la vie. Comme il a parfois du mal à communiquer avec sa fille aînée, plus réservée, il trouve que ces rencontres dans l’autobus facilitent le dialogue.

« J’aime bien la chimie qui se crée. Ça nous rapproche. C’est vraiment une deuxième famille pour les enfants et pour moi », dit-il, la voix brisée par l’émotion.

Un chauffeur bénévole conduit l’autobus. Depuis deux ans, la clinique mobile a pu rejoindre 25 familles, soit environ 40 enfants, à Bedford, à Sutton et à Lac-Brome. Dans chaque communauté, elle tisse des liens avec la population et les organismes locaux; elle organise des activités pour élargir le « filet de sécurité » autour des enfants.

À chaque visite, l’enfant reçoit un livre en cadeau. La clinique mobile est une initiative unique dans le réseau des centres de pédiatrie sociale au Québec. Elle est actuellement sous la loupe de la Fondation du Dr Julien.

D’autres régions aux territoires étendus, comme la Gaspésie ou la Beauce, s'interrogent quant aux moyens de faire de la pédiatrie sociale en milieu rural.

Mais les enjeux logistiques et financiers ne sont pas négligeables. Isabelle Labrecque, directrice générale du centre de pédiatrie sociale de Cowansville, cherche du financement pour acquérir un véhicule mieux adapté - chauffé en hiver, notamment! Il servirait en tout temps à la clinique mobile, idéalement à une équipe dédiée.

Mais il manque des ressources humaines, médecins et travailleurs sociaux, pour suivre davantage d’enfants. Actuellement, cette initiative de clinique mobile est tenue à bout de bras par une équipe de passionnés et de rêveurs, convaincus qu’aller au-devant des gens, « ça fonctionne ».

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