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Procès de Lac-Mégantic : dans la peau d'un juré

Du 11 septembre au 19 janvier derniers, 14 personnes, qui n'avaient rien à voir avec la tragédie de Lac-Mégantic, se sont retrouvées au cœur de l'un des plus gros procès à avoir eu lieu à Sherbrooke : celui où étaient accusés trois ex-employés de la Montreal, Maine & Atlantic, qui ont finalement été acquittés. Monsieur X était un des jurés.

Un texte de Geneviève Proulx

Cette expérience haute en couleur renferme aussi beaucoup de secrets que ce juré a bien voulu partager avec nous à condition que l'on préserve son identité. Incursion au cœur de la vie d'un membre du jury.

La sélection

Au total, 1200 personnes d’un peu partout en Estrie ont été convoquées pour la sélection du jury qui a eu lieu en septembre. Les candidats devaient être bilingues et ne pas connaître l’une des victimes ou l’un des accusés. Finalement, 14 personnes ont été choisies : 10 hommes et 4 femmes.

« Dès que j’ai reçu la lettre de convocation à être juré, je me suis dit que ce serait hot de faire ça. Le processus de sélection a été long et rien n’était clair. C’est seulement au moment où le juge m’a dit que je pouvais aller m’asseoir sur le banc des jurés que j’ai compris que j’étais sélectionné. »

« Ce n’étaient pas tous les jurés qui étaient aussi heureux que moi d’avoir été choisis. C’était 50-50. Certains étaient très contents, mais d’autres étaient vraiment fâchés. Mais après la première semaine du procès, ils étaient tous à 100 % dedans. »

Le procès

C’est finalement le 2 octobre 2017 que s’est ouvert officiellement le procès de Thomas Harding, Jean Demaître et Richard Labrie accusés de négligence criminelle causant la mort de 47 personnes. Au total, la Couronne a fait entendre 31 témoins durant les 41 jours qu’a duré le procès. Les accusés ont choisi de ne pas témoigner.

« Il y avait beaucoup de moments d’attente dans nos journées. Je me suis alors développé une passion pour le poker. On était cinq ou six et on jouait à toutes les pauses que nous avions. Jouer chaque jour, ça m’a vraiment formé. »

« Pendant les quatre mois du procès, j’ai essayé de rester le plus neutre possible pendant toute la durée du procès. Quand on en parlait à la radio, je changeais de poste! On nous avait conseillé de ne rien lire là-dessus. C’est ce que j’ai fait. Je ne voulais pas me faire influencer. »

La fin du procès

Les jurés se sont retirés pour délibérer le 10 janvier dernier après avoir écouté les instructions du juge Gaétan Dumas toute la journée précédente. Le jury devait en arriver à trois verdicts distincts comme s’il s’agissait de trois procès séparés. Il a fallu neuf jours aux jurés pour s’entendre sur un verdict : les trois accusés sont innocentés.

« Quand les délibérations ont commencé, ça a été assez extrême d’être complètement coupé du monde. D’être coupé de tout ce qu’il se passe, c’est un peu frustrant. »

« Toutes les journées étaient pareilles. Vraiment, vraiment pareilles. Après cinq ou six jours, on n’avait plus de notion du temps. C’était comme un trou noir. On ne savait plus si ça faisait deux jours ou deux mois qu’on était là. La notion du temps est complètement différente. Tu te réveilles le matin et tu sais que ça va être la même chose que la veille. Des journées qui se ressemblent autant, c’est comme un film. »

« À 7 h, les policiers nous réveillaient en frappant dans la porte. Ils frappaient tellement fort que j’avais l’impression qu’ils le faisaient avec une matraque. À 7 h 30, on déjeunait. On était vraiment traités comme des rois. Il y avait un gros buffet et c’était excellent. Puis, à 8 h 30, on remontait en haut et il fallait attendre jusqu’à 9 h que l’autobus vienne nous chercher. On attendait vraiment beaucoup. »

« Souvent, on restait dans le corridor et on jouait à des jeux de société, au poker, à des jeux de mots pour passer le temps. Il fallait faire nos valises chaque jour au cas où ça finisse. C’était vraiment emmerdant. »

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« On était toujours accompagnés des policiers. Rendus au palais, on allait dans une petite salle. Il y avait plein de collations, du fromage, des yogourts, des fruits, du chocolat, des gâteaux, des pâtisseries. On était gâtés. »

« On partait à 17 h du palais en autobus. On allait porter nos valises dans nos chambres. C’était long parce que les policiers devaient inspecter nos chambres chaque fois pour s’assurer que rien n’y avait été laissé. C’était pour notre sécurité et celle du procès qu’ils devaient faire ça. C’était long parce qu’ils faisaient ça une à la fois. On attendait encore. »

Encore et toujours ensemble

« On soupait vers 18 h 30 dans une salle à part du restaurant et nous étions assis tous les 12 à la même table. Tout le monde se voit, tout le monde s’entend. Tu n’as jamais de break. Quand tu es à ton travail, tu reviens à la maison, tu serres ta femme dans tes bras et tu peux décompresser et penser à autre chose. Mais pas nous. Le gars est dans ta face au souper et tu vas l’avoir à côté de toi dans l’autobus. »

« On passait trois heures à la table. On remontait à notre chambre vers 21 h. C’était long. Ceux qui n’allaient pas se coucher se réunissaient dans une salle où il y avait une grande table. On jouait à des jeux jusqu’à notre couvre-feu qui était à 23 h. »

Et l’alcool?

« On avait le droit à une consommation d’alcool par soir : une coupe de vin ou une bière. Un moment donné, on a négocié avec la shérif pour avoir droit à autre chose. On a pu avoir du gin tonic ou du rhum & Coke. Un soir, la shérif a fait une grosse exception et nous a négocié le droit à deux consommations d’alcool. Ça a fait le bonheur de tout le monde. On était tous contents! »

« On ne pouvait pas utiliser le téléphone. La seule chose que l’on pouvait faire, c’est de passer par un constable qui appelait pour nous et transmettait le message. J’ai fait un seul appel parce que c’était la fête de ma conjointe. J’ai entendu sa voix au loin, ça m’a rendu heureux. »

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« La plupart du temps, je dormais bien. Des fois, je me réveillais la nuit et je repensais à tout ça et j’avais de la misère à me rendormir. Certains pouvaient prendre deux ou trois heures avant de s’endormir. Ça a fait en sorte que, comme on était tous fatigués, on était plus à cran. »

« Je suis satisfait de ce que j’ai fait et de tout ce que j’ai appris, même si ça ne me servira pas dans la vie. Comme de savoir comment le système ferroviaire fonctionne au Canada et de connaître la réglementation des trains. Ç'a été une expérience folle! »

« Je me suis aussi fait des amis. Des gens avec qui je n’aurais peut-être pas connecté en temps normal. Il y en avait de tous les milieux comme en biologie, en comptabilité, en enseignement et même en cuisine. J’apprenais autant dans les pauses que dans la salle de cour. On parlait de politique, d’actualités. »

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