Le soleil se couche sur Sherbrooke. Un groupe de femmes s'agite aux abords de la rivière Magog. Elles s'apprêtent à embarquer dans leur bateau-dragon pour la dernière fois de la saison. Pendant 10 semaines, cet été, elles ont ramé une fois par semaine. Elles ont ramé pour oublier, le temps d'une heure, qu'elles sont des victimes de violence conjugale.

Un photoreportage d'Emilie Richard

C'est la deuxième année que la maison d'hébergement pour femmes victimes de violence conjugale La Méridienne rassemble ces femmes sur l'eau. Parmi les rameuses, Jeanne*, qui a séjourné à l'établissement pendant quelques mois, il y a environ 10 ans. Elle participe à l'activité depuis le début.

« Je trouvais que c'était une belle initiative, d'aller bouger avec des filles qui ont vécu la même problématique. On ne se pose pas de questions par rapport à ce qui se passe dans nos vies. On rame, on a du plaisir et quand on sort de là, on dort bien. »

Sa coéquipière Isabelle* a, pour sa part, vécu de la violence surtout psychologique il y a environ sept ans. Elle a reçu également l'aide de La Méridienne. C'est par curiosité, l'an dernier, qu'elle a décidé d'embarquer.

« Je voulais savoir ce que ça pouvait m'apporter. J'ai vraiment adoré, alors je suis revenue. Pour le mental, ça procure un sentiment de libération, mais on ne se le cachera pas, c'est très demandant physiquement, mais c'est un très bel effort. »

C'est justement pour améliorer la santé physique des femmes victimes de violence conjugale que La Méridienne a lancé le projet l'été dernier.

« Depuis quelques années, on était vraiment préoccupées par la condition de santé physique des femmes qui utilisaient nos services. C'est en discutant avec ma soeur, Chantal St-Pierre, qui est entraîneuse au Club nautique de Sherbrooke et qui entraîne aussi l'équipe de survivantes du cancer Les Phénix, qu'on s'est rendu compte que la philosophie de ce groupe collerait bien à une équipe de femmes victimes de violence conjugale », raconte la coordonnatrice de La Méridienne, Lucie St-Pierre.

En plus de se sentir en forme, les femmes se créer un milieu d'appartenance.

« On crée des liens. Après deux ans, Isabelle et moi, on se parle un peu plus de nos vécus, mais sinon c'est encore assez intime. Je pense qu'on a une belle équipe. Tout le monde est capable de parler de la pluie et du beau temps, mais s'il y a une fille qui a besoin de parler, je pense qu'on est toutes capables de l'écouter », exprime Jeanne.

« Grâce à La Méridienne, j'ai pu me sortir grandie de cette violence-là, mais c'est pas toujours positif pour tout le monde. Il y en a d'autres qui réussissent à s'en sortir et qui doivent continuer à bûcher pour avancer parce que c'est pas toujours évident. Par chance, il y a des femmes qui sont là. De voir qu'à chaque entraînement, et qu'on continue d'avancer, toutes ensemble dans le même bateau », ajoute Isabelle.

Une intervenante accompagne le groupe dans le bateau.

« Si une femme a besoin de parler, elle l'amène à l'écart. Elles discutent, elles reviennent nous rejoindre, on fait notre soirée et on sort toutes du bateau avec le sourire », poursuit Isabelle.

Lucie St-Pierre les observe ramer au loin. Bien fière du chemin parcouru pour chacune d'elle.

« Quand les femmes rament, elles doivent ramer en synchronisation, sinon le bateau n'avance pas. Le fait de se coller à la rame de ta coéquipière, ça fait en sorte que pendant une heure, tu ne penses absolument à rien parce que tu ne peux pas décrocher de l'activité. [Ça permet] d'oublier que tu vis ou que tu as vécu des moments difficiles. »

Si le recrutement des femmes n'est pas compliqué, c'est le financement qui est le plus grand défi depuis le début de l'aventure. Cette année, c'est une aide de 4000 $ du ministère de la Santé qui a permis la tenue de l'activité. « On veut qu'il n'y ait aucun frein financier au désir d'une femme de participer. On assume tous les coûts », souligne Mme St-Pierre. « Ça sera à recommencer pour l'an prochain, mais je suis persévérante », sourit-elle.

« Je suis triste, je suis décue que la saison se termine, mais je suis confiante que ça va revenir l'an prochain », lance Isabelle.

Jeanne souhaite, elle aussi, que l'activité reprenne. Elle envisage même, avec Isabelle, de s'asseoir dans deux bateaux-dragons l'an prochain. Celui de La Méridienne et un autre de compétition.

À ramer ensemble, elles vont plus loin, sur l'eau comme sur la terre.

*Les noms des participantes citées ont été changés pour préserver leur anonymat

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