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Vivre de son art : un rêve difficile à atteindre

Son spectacle terminé, Olivier Brousseau remballe sa guitare en pensant déjà à sa prochaine prestation. Mais demain, un tout autre auditoire l'attend : sa classe de français, prête à recevoir un cours « d'Oliver le professeur » plutôt que « d'Olivier le musicien ». Ce double chapeau est signe d'une réalité encore bien présente chez les musiciens et écrivains qui peinent à vivre de leur art.

Un texte de Marion Bérubé

Originaire de Sherbrooke, Olivier Brousseau roule sa bosse dans la région depuis presque 20 ans. Le musicien parcourt la province avec ses trois différents groupes de musique. Pourtant, il ne peut se résoudre à abandonner son poste d’enseignant de français.

Une réalité partagée par bien d’autres musiciens et écrivains. L’auteur et compositeur Rafaël Rioux a récemment lancé le deuxième album de son groupe Lili K.O. Le soir même, il servait des cocktails au Loubards où il est serveur depuis plus de 15 ans.

« À une certaine époque, j’aurais pu quitter mon emploi, mais je ne l’ai pas fait, parce que c’est toujours pour des courtes périodes. Même si tu peux vivre de ton art pendant deux ou trois ans, après il faut que tu retournes travailler », explique le guitariste.

Avec son groupe Musique à Bouche, Olivier Brousseau se spécialise dans la musique traditionnelle qui, selon lui, représente un marché restreint au Québec « Les grands réseaux de diffusion s’intéressent un peu moins à ça, ajoute-t-il. Je suis souvent dans les chemins de traverses. »

Il y a peu d'élus, confirme Rafaël Rioux. « On est huit millions au Québec, l’offre est très grande. Forcément les artistes qui vivent de leur art ne sont pas si nombreux, moi c’est ce que j’appelle des privilégiés », avoue-il.

Il n'a pas tort. Selon l'Enquête nationale des ménages réalisée en 2011, le revenu moyen des artistes au Québec est inférieur de 22 % au revenu moyen de l'ensemble de la population active de la province.

Une réalité qui est loin d'avoir changé au fil du temps. En 2016, presque 60 % des membres actifs de l’Union des artistes (UDA) ont touché des revenus allant jusqu'à 30 000 $, la moyenne étant de 6603 $.

Joindre les deux bouts

Mylène Gilbert-Dumas est l’une des rares à vivre de sa plume au Québec. Avant de faire le grand saut, elle a enseigné le français durant une dizaine d’années. « On ne pouvait pas imaginer qu’on allait devenir écrivain dans ces années-là. Tu ne pouvais pas gagner ta vie avec ça, ce n’était pas un métier, c’était un passe-temps », se remémore-t-elle.

Après des années passées dans l'enseignement, l'auteure a réalisé qu’elle n’avait toujours pas rédigé une ligne lorsqu'elle a soufflé ses trente bougies. Elle a décidé de tout abandonner pour réaliser son rêve, une décision qui n’a pas été facile.

Pour Mylène Gilbert-Dumas, ce grand saut dans le vide a été possible grâce à son précédent emploi d'enseignante, qui lui a assuré une certaine stabilité financière. « Mes années de prof m’ont amené assez d’argent pour payer ma maison, m’assurer de ne pas avoir de dettes et pouvoir faire ce que je fais maintenant. »

Un deuxième emploi salutaire qui assure un revenu régulier aux auteurs. « On dit que les écrivains sont les mieux payés des artistes, affirme la présidente du Conseil de la culture de l'Estrie, Sylvie Luce Bergeron. C'est sûr! Moi-même j’enseigne, d’autres écrivains du département [de français du Cégep de Sherbrooke] enseignent aussi. Ces gens-là font une session, puis ils prennent congé pour finir un livre. Le salaire moyen dans une année est un peu tronqué parce que c’est le salaire tiré de l’enseignement [de l'auteur]. »

Une réalité aussi partagée par les musiciens. Michel-Olivier Gasse donne maintenant des spectacles à travers le Québec avec son groupe Saratoga. Avant, il a tout de même dû être disquaire durant une dizaine d'année pour joindre les deux bouts.

« Tout le monde doit être créatif et se trouver d’autre chose à côté. Ça peut être des cours de musique, du mentorat, de l’animation diverse, mais tout le monde doit trouver une autre corde à son arc pour varier un peu. Parce qu'on retrouve de moins en moins de gens qui vivent bien en ne vivant que de leur art », rappelle Olivier Brousseau.

L'exemple français

En France, il existe un fonds pour venir en aide aux musiciens. Une « aide sociale » pour les artistes, explique Olivier Brousseau. Les musiciens qui ont travaillé plus de 500 heures recoivent une indemnisation du gouvernement, l'équivalent de l'assurance-emploi au Canada. « C’est certain que les artistes seraient super contents de ça, moi le premier. C’est une assurance qui permet aux artistes de se développer davantage, dans mon cas ce serait le monde idéal. »

Par contre, cette somme n'est pas tombée du ciel. « Il faut faire beaucoup de concerts annuellement pour être éligible, il y a des musiciens qui ont trouvé ça difficile », nuance Rafaël Rioux.

Questionné à ce propos, le ministre de la Culture du Québec, Luc Fortin, s'est dit ouvert à l'idée. « Il y a toute la question du filet social des artistes, il y a déjà eu des contacts entre mon ministère et celui de mon collègue de l’Emploi et de la Solidarité sociale, qui lui est très ouvert à ces questions-là, on souhaite mieux soutenir nos artistes », affirme Luc Fortin.

Faire confiance à la vie

En repensant à son parcours dans les classes, Mylène Gilbert-Dumas ne regrette en rien son expérience d'enseignante. Même si elle ne roule pas sur l'or, elle vit de sa passion, une rareté au Québec.

Olivier Brousseau et Rafaël Rioux sont encore satisfaits de leur double-vie. Même s'ils n'abandonnent pas leur rêve de musique, chacun trouve une satisfaction dans un second emploi. « La musique va toujours exister, conclut Rafaël Rioux, mais la façon de gagner sa vie avec évolue. »

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