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Des procès annulés, faute d'interprètes autochtones

Le manque d'interprètes autochtones qualifiés à la cour entraîne des retards, voire l'annulation de procès, ce qui préoccupe grandement la magistrature et le Barreau du Québec. Des criminels risquent-ils d'être libérés sans subir de procès? Des suspects injustement accusés sont-ils détenus à tort trop longtemps? Ce sont les questions qu'ils se posent.

Un texte de Maude Montembeault

En octobre 2015 à Inukjuak, dans le nord du Québec, le procès d'un suspect accusé d'agression sexuelle et de séquestration a avorté parce qu'il n'y avait pas d'interprète pour traduire la cause en inuktitut. La juge Nancy Mckenna a ordonné un arrêt des procédures pour délais déraisonnables. L'accusé dans cette affaire a été libéré sans que la cour se prononce sur sa culpabilité ou sa non-culpabilité.

Il s'agit d'un cas parmi tant d'autres. « C'est grave quand on annule un procès », confie la juge en chef adjointe à la Chambre criminelle, Danielle Côté.

La Charte des droits et libertés de la personne stipule que « tout accusé a le droit d'être assisté gratuitement d'un interprète s'il ne comprend pas la langue employée à l'audience ». Les interprètes pour les langues autochtones sont particulièrement difficiles à trouver et à conserver.

Une interprète très occupée

À 62 ans, Demerise Blacksmith est l'une des rares interprètes autochtones au Québec. Elle travaille à contrat pour le ministère de la Justice, pour qui elle traduit de l'anglais au cri dans les cours du Nord québécois. Un travail qui la passionne, qui lui permet d'être autonome financièrement et de voyager dans toutes les communautés cries ayant recours à ses services.

L'interprète ne chôme pas. Le nombre de jours d'audiences dans le nord du Québec est en constante progression : un bond de 70 % en 10 ans.

L'interprète a formé d'autres Autochtones pour prendre la relève, mais ils ont abandonné peu de temps après la formation. Pourtant, la rémunération des interprètes au Québec n'est pas rebutante. Selon la diplomation et le niveau d'expérience, le salaire varie de 24 $ à 43 $ l'heure. Pour les contrats de traduction au nord du 50e parallèle, le taux horaire va de 29 $ à 48 $.

La méfiance de la communauté

Les avocats de la Défense aussi subissent les conséquences du manque d'interprètes autochtones. La bâtonnière du Québec, Claudia Prémont, croit que la perception du rôle d'interprète y est pour beaucoup.

« Le recrutement et la rétention, c'est le problème principal [...]. À la base, je pense que la difficulté de recruter et de retenir les gens, c'est beaucoup lié au rôle. C'est-à-dire la façon dont le rôle de parajudiciaire est perçu dans la communauté. Selon notre compréhension, ce rôle-là n'est pas valorisé », explique la bâtonnière.

La juge Danielle Côté ajoute que le statut de travailleur autonome des interprètes n'aide en rien à leur rétention. Le ministère de la Justice aurait, selon elle, avantage à octroyer un contrat d'emploi avec ses interprètes, de sorte à créer un lien employeur-employé.

Le ministère de la Justice a décliné notre demande d'entrevue, mais reconnaît toutefois que les ressources sont limitées. Un comité formé de toutes les parties touchées par cet enjeu a été formé pour trouver des solutions.

À la vitesse où vont les choses, Demerise Blacksmith ne trouvera peut-être pas de remplaçant au moment de prendre sa retraite.

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