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La police autochtone, une police à hauteur d'homme

La majorité des communautés des Premières Nations ont leur propre corps policier formé d'officiers autochtones, mais aussi de métis et de non-autochtones. Leur travail est différent de celui des autres corps policiers au pays parce que le Code de la sécurité routière ne s'applique pas dans les communautés. Et même si le Code criminel lui prévaut, l'approche est plutôt communautaire et axée sur la sensibilisation que sur la répression.

Un texte d'Amélie Desmarais

C'est la première vraie journée chaude après un long hiver. Il faut bien venir à 115 kilomètres au nord de La Tuque pour attraper son premier coup de soleil.

Et comme par magie, les milliers de mouches qui nous assaillent normalement à cette période de l'année sont encore endormies.

Un moment parfait comme si les astres s'étaient alignés pour découvrir la communauté de Wemotaci à travers les yeux de ses policiers.

Ce jour-là, la chaleur ne semble pas avoir l'effet effervescent qu'on observe souvent sur les terrasses des grandes villes. Une sérénité plane dans la communauté attikamekw.

Les enfants sortent de l'école, le visage illuminé à l'idée de profiter des quelques heures de plus que l'été a à leur offrir avant la tombée de la nuit.

Claude Niquay, policiers depuis 7 ans à Wemotaci, entreprend sa tournée. Il connaît par coeur chaque tronçon des quelques rues de la communauté de 1200 âmes.

Il est de taille moyenne et comme il le dit à un homme qui lui propose des sucreries pendant sa tournée, il surveille sa courbe.

À priori craintif à l'idée d'être suivi par une équipe de télévision, il s'avère affable et généreux, tout comme son partenaire Jean-Christophe Gervais, un jeune homme de Shawinigan nouvellement à l'emploi du corps policier.

Les patrouilleurs ouvrent l'oeil. « On fait nos observations où ça consomme de la boisson », explique Claude Niquay. Il faut dire que la majorité des interventions policières ici sont reliées à la consommation d'alcool.

« Le plus souvent c'est de la violence conjugale ou des chicanes » confient les policiers. Dans le contexte de pénurie de logements, souvent 3 ou 4 familles partagent la même maison, ce qui crée des tensions qui sont parfois exacerbées par l'alcool.

Les policiers sont de véritables médiateurs dans la communauté. Leur rôle est d'apaiser les tensions sans pour autant procéder à des arrestations.

Il faut dire que dans une si petite communauté, c'est souvent auprès des mêmes personnes qu'ils sont appelés à intervenir.

« Ça peut arriver que je dise oui je comprends, je vais te laisser aller, mais la prochaine fois fait attention » explique l'agent Niquay qui a parfois l'impression que certains tendent à étirer l'élastique.

Si 6 des 8 patrouilleurs du service de police, dont Jean-Christophe, vivent à l'extérieur de la communauté lorsqu'ils ne sont pas au travail, Claude Niquay lui a vécu toute sa vie à Wemotaci. Pour lui, la notion de conflit d'intérêt est omniprésente.

« Intervenir auprès de ta famille c'est difficile, le principal défi c'est ça pour moi . » Lorsque c'est le cas, il n'hésite pas à demander à son partenaire de prendre les devants. Mais il ne peut pas complètement se retirer d'une intervention puisqu'il n'y a que 2 patrouilleurs à la fois sur le terrain.

Le poids de l'uniforme est parfois lourd à porter pour le policier attikamekw surtout lorsqu'il croise à l'extérieur du travail des personnes auprès de qui il a eu à intervenir.

« Avant je faisais un autre métier, tout le monde venait me voir, me parlait de plein de choses, mais aujourd'hui certains sont plus réticent et je les comprends. Il constate que le regard des gens a changé même lorsqu'il n'est pas en service. « Quand t'es policier, c'est 24h sur 24 peut importe où je vais. »

Après une heure de patrouille, on retourne au poste. À peine sortis du véhicule, 3 enfants sur un VTT passent devant nous sans casque.

Les policiers embarquent rapidement dans la voiture et actionnent les gyrophares. Même si le code de la sécurité routière ne s'applique pas dans les communautés et que les policiers n'ont même pas de constats d'infration, ils font de la sensibilisation.

Claude Niquay les aborde en Attikamekw pour leur dire que l'un d'eux doit débarquer du véhicule et qu'idéalement ils doivent porter un casque. Les enfants opinent et nous quittons les lieux.

Le fait de vivre sur place comporte certains inconvénients certes, mais aussi de nombreux avantages. Lors de notre passage, ils sont nombreux à venir échanger avec lui.

La langue maternelle de Claude Niquay est l'Attikamekw comme la majorité des résidents de la communauté. Et même si plusieurs parlent français, c'est en Attikamewk que les gens sont le plus à l'aise de s'exprimer surtout lors de situations délicates.

« C'est nécessaire d'avoir des policiers qui parlent Attikamekw parce que ça met les gens en confiance », précise Claude Niquay. Son partenaire est du même avis. L'agent Gervais aimerait bien apprendre la langue.

Arrivé il y a à peine un mois, il peine souvent à comprendre les gens.

« Comme tu connais ton monde ici ce n'est pas la même approche que moi, explique Jean-Christophe à son partenaire. Je ne les connais pas ces personnes-là, je ne sais pas comment ils vont réagir, je ne connais pas leur vécu.

Mon collègue Claude, lui le connaît alors c'est plus facile pour lui que pour moi d'intervenir. »

Un poste de police vétuste

En plus des agents Niquay et Gervais, 3 autres équipes patrouillent à Wemotaci. Deux enquêteurs et une secrétaire travaillent aussi au poste de police. À notre arrivée au quartier général, mon caméraman et moi, on a presque rebroussé chemin.

Les fenêtres obstruées par des dossiers donnaient l'impression d'un entrepôt. Une fois à l'intérieur, où nous sommes accueillis par le chef du service de police Dave Fontaine, on constate que l'espace manque cruellement.

Les boîtes de dossiers sont partout, des travaux de réaménagement sont en cours.

Les enquêteurs squattent un local du service des incendies dont les bureaux sont mitoyens à ceux de la police.

Le mur de brique entre les deux a été défoncé pour leur permettre de s'y installer, mais bientôt ils devront quitter l'endroit. Le service des incendies réquisitionne le local pour se conformer aux normes.

Le budget total du service de police de Wemotaci, qui est financé comme les autres corps autochtones de la province à 48% par Québec et 52% par Ottawa, a été de 960 000 $ en 2017-2018.

Ce budget est nettement insuffisant pour le chef de police qui précise que son budget n'a pas augmenté d'un cent en 3 ans.

Ici, les policiers sont payés 37 500$ par année. C'est sans parler du fait que les policiers n'ont même pas accès à certains outils de base parce que le poste n'est pas conforme aux normes actuelles.

« On fait nos propres empreintes selon la vieille méthode avec de l'encre et pour les demandes d'information au Centre de renseiqnements policiers du Québec, c'est toujours avec l'assistancede la SQ », déplore Dave Fontaine qui demande depuis 3 ans du financement pour un nouveau quartier général.

Heureusement, les minuscules cellules ne servent presque pas selon le chef de police. Les couchettes ne sont pas suffisamment longues pour qu'un adulte puisse s'y coucher et les toilettes métalliques occupent presque tout l'espace.

Dans le couloir pour s'y rendre, des balais, pancartes et autres objets jonchent le sol. Le Service de police de Wemotaci est sur une liste d'attente prioritaire pour obtenir du financement d'Ottawa.

Le chef de police et les agents rêvent d'un bel endroit où ils n'auront pas à partager leurs bureaux, où chaque chose aura sa place.

Mais une chose ne changera pas, cet endroit demeurera un lieu d'échange avec les citoyens où on préfère le dialogue à la répression. À preuve, en plus de 15 ans, jamais Dave Fontaine ni aucun de ses agents n'ont eu à faire feu.

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